Les crises et les faillites qu’a pu connaître le système bancaire ces dernières années ont rappelé aux autorités de tutelle la nécessité de transparence induite par le caractère systémique de l’activité bancaire et entrainé une revue significative des normes bancaires afin de renforcer les exigences de bonnes pratiques et limiter les dérives spéculatives et non maîtrisées sur certaines activités. Ainsi, dans le cadre de ses évolutions réglementaires, Bâle 3 et la suite, le comité de Bâle travaille sur 2 axes principaux : la méthode avec une révision des outils de mesure des risques et la capacité des établissements à restituer l’information avec une exigence en termes de réactivité et de granularité.

Concernant la mesure du risque, depuis l’entrée en vigueur de Bâle 2 début 2007, les régulateurs n’ont de cesse de faire évoluer les métriques de suivi des risques tandis que, de leur côté, les établissements ne cessent d’intégrer des nouveautés réglementaires et de s’en approprier les indicateurs, afin d’optimiser leur consommation de fonds propres, leur trésorerie et de fait leur pilotage financier. Aujourd’hui, tous les pans de l’activité bancaire sont touchés par des évolutions ou possibilités d’évolutions réglementaires :

  • le risque de crédit avec la consultation en cours sur la refonte de la méthode standard,
  • le risque de contrepartie avec l’intégration par Bâle 3 de la CVA crédit,
  • le risque de marché avec la revue fondamentale du trading book,
  • le risque de liquidité avec la mise en place des LCR & NSFR.

Dans cette revue globale, certaines mesures standards et communément utilisées pour le pilotage sont remises en cause. C’est le cas de la Value at Risk (VaR), mesure actuelle du risque de marché, qui pourrait être remplacée par l’Expected Shortfall (ES). Cette évolution représente un enjeu conséquent en termes de pilotage d’activité, car la VaR communique sur le risque maximal encouru sur un portefeuille selon un seuil de confiance donné (99%) tandis que l’ES informe sur le risque moyen encouru au-delà de ce seuil. Selon l’historique de chocs observés pour calculer l’une ou l’autre des métriques, l’impact peut être significativement différent. La VaR va par exemple, considérer la faillite de Lehman Brothers comme un choc extrême, là où l’ES va intégrer ce choc dans sa moyenne de pertes possibles au-delà des 99%, ce qui représente évidemment un tout autre impact en termes de consommation de fonds propres.
Cet exemple illustre l’importance de la définition de la mesure du risque et les impacts profonds qu’apportent les évolutions incessantes des régulateurs. Si les crises des dernières années ont montré la faiblesse de la réglementation en termes d’anticipation et donc mis en évidence la nécessité d’un changement, la question se pose de savoir si les multiples modifications entreprises ces derniers mois ne rendent pas plus fragiles le pilotage des banques. Car les évolutions réglementaires portant sur les indicateurs de risque impactent bien plus que le seul calcul des ratios réglementaires. Elles remettent en cause des indicateurs connus et largement utilisés dans le pilotage et l’analyse du risque et entrainent des changements importants dans la communication face aux marchés et aux investisseurs.

L’autre volet des réformes actuelles concerne la restitution des données. Les dernières évolutions des reportings réglementaires ont entrainé des changements majeurs dans l’activité de reportings avec une demande de données plus granulaires, une fréquence accrue et un temps de production diminué. Par ailleurs, le suivi du risque de liquidité a eu également des impacts conséquents : usuellement, les banques reportent leur bilan à rythme trimestriel pour les autorités de contrôle et mensuellement pour des comités internes. Dorénavant, les indicateurs réglementaires de risque de liquidité, mis en place en 2014, sont contrôlés au moins mensuellement voire sur une fréquence quotidienne.

Les banques ont-elles les moyens de répondre à ces exigences, et plus précisément, les circuits d’informations des établissements sont-ils en mesure de fournir les informations demandées ? L’Asset Quality Review (AQR) est riche d’enseignements. Cet exercice sans précédent, qui portait sur la collecte d’informations qualitatives sur les grands portefeuilles et le stress des expositions de 130 banques européennes, a mis en évidence les carences des systèmes d’informations bancaires et notamment leur capacité à restituer l’information. Car si les informations sont traitées et collectées opérationnellement, elles ne sont pas toujours portées dans les circuits de restitution. Par exemple, lors de cet exercice, le template T4A a demandé aux banques une vision précise et détaillée de l’ensemble du portefeuille des garanties. Or, la nature hétérogène des garanties prises par les établissements européens rend leur définition et l’harmonisation de leur traitement difficile.
Ce constat généralisé justifie grandement la mise en œuvre d’une norme telle que la BCBS 239, qui vise à imposer une exigence minimale quant à la gestion des données requises pour l’évaluation du risque bancaire, car en 2016 les données doivent êtres fiables, disponibles rapidement et validées par des agents dédiés à cette fonction.
Au-delà de la gestion de la donnée, BCBS 239 veut imposer des règles en terme d’architecture SI. Flexibilité, efficacité et robustesse des systèmes d’information sont les enjeux de demain, dans un contexte d’augmentation de la cadence de production et de granularité d’information toujours plus fine. Si cette norme va indéniablement dans le bon sens, elle n’en demeure pas moins particulièrement impactante pour les établissements bancaires, qui se concentrent sur des projets de revue qualitative, comprenant qualité du SI, qualité de la donnée, qualité des reportings, sans oublier l’organisation autour de ces trois thèmes. Elles doivent surtout apprendre à penser autrement : il n’est plus possible de tirer l’ensemble des informations et voir le plus petit dénominateur commun sur lequel agréger l’information. Il faut en permanence penser à la cible et optimiser son alimentation.

Optimisations méthodologiques, challenges techniques et stratégiques, les banques font face à d’importants enjeux quant à la mise en place des récentes normes bâloises. Et les établissements n’ont pas le choix : dans l’incapacité de se conformer à ces exigences, ils seraient perçus en défaut de maîtrise des risques, soit a minima un risque de réputation et surtout une non-conformité inquiétante. Les banques européennes sont donc aujourd’hui à la croisée des chemins avec la nécessité de faire évoluer en profondeur leur organisation et leurs systèmes, et de s’approprier de nouveaux indicateurs de risque. La tâche est ardue mais les banques doivent être en capacité d’évoluer afin d’évaluer de manière réactive leur coût du risque et par ce biais, évaluer de manière pertinente leurs opportunités de développement en arbitrant le couple rendement-coût du risque, base du pilotage de tout établissement bancaire. Ainsi, les sujets d’études orchestrés par le régulateur sont plus que jamais des enjeux de place et de pilotage interne. Si le régulateur s’est invité dans le cockpit et cherche à s’assurer de l’efficacité des systèmes de pilotage, ce n’est pas pour autant que les banques comptent lui céder les commandes. A ce titre, les banques se doivent de participer aux consultations de place, de manière à faire entendre leur voix, engageant leur crédibilité et leur compétitivité. Transparence et maîtrise des risques pour la BCE contre gestion du coût du risque et détection d’avantages concurrentiels pour les banques : la conciliation de deux ces visions est l’enjeu central des échanges actuels.

Par Lionel Lafontaine, Consultant Senior², Vertuo Conseil

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s