L’USINE NOUVELLE – 6 mai 2015 :

Eric BonnelEric Bonnel, directeur associé de Square, juge qu’Areva n’est pas la seule société du secteur énergétique à avoir mal anticipé les grandes évolutions du secteur. Dans cette tribune il explique pourquoi, selon lui, la société a une place à prendre en matière de formation et d’optimisation du parc existant.

Le marché de l’énergie a absorbé ces dernières années un immense choc de demande, qui a mis sous très forte pression les producteurs d’énergie d’une part, en les contraignant à réaliser des investissements importants, et les consommateurs d’autre part en augmentant les prix de l’énergie de manière substantielle.

En effet, la croissance de l’Asie au cours des années 2000 a conduit à une forte augmentation de la demande ; entre 2000 et 2013 la consommation d’énergie est passée de 10 Milliards de Tonne d’Equivalent Pétrole (TEP) à 13 Milliards de TEP soit une variation aussi forte qu’entre 1975 et 2000.

Au milieu de ce cycle haussier, les acteurs du marché ont tous anticipé que l’énergie deviendrait une ressource chère, postulat qui a conditionné les nouveaux investissements. Areva indiquait dans son document de référence de 2008 que sa prévision sur le long terme du prix de l’uranium allait être de l’ordre de 70 dollars par livre (contre 40 dollars par livre à ce jour). Areva se trompait mais d’autres en faisaient tout autant, ainsi Goldman Sachs dans une note du 05 mai 2008 voyait le prix du baril de brut atteindre les 200 dollars, alors qu’il n’a jamais dépassé les 150 dollars et qu’à ce jour il se situe autour de 55 dollars. L’anticipation était donc fondamentalement haussière et ne prenait pas en compte la capacité d’innovation et d’investissement immense des acteurs de l’énergie.

UN MONDE D’ÉNERGIE ABONDANTE

Les acteurs de ce marché, affectés par une hausse de la consommation et par l’arrêt de la production nucléaire au Japon ou le retrait de la Lybie et de l’Irak, ont su parfaitement répondre à ces défis et même au-delà puisque à ce jour le litre de pétrole coûte deux fois moins cher que le litre d’eau minérale.

Les technologies nouvelles ont rendu les pétroles non conventionnels rentables, les pétroles et gaz de schiste ont changé complétement le profil des réserves, la mise en route des gisements géants de gaz au Qatar venant compléter le tableau, ainsi que les développements du off-shore profond (Angola, Brésil, Golfe du Mexique). L’énergie est donc redevenue 10 ans après le début du choc, abondante, peu chère et en outre moins sensible au risque géopolitique qu’auparavant car mieux distribuée.

Dans ce contexte il paraît difficile de continuer à penser au développement de l’offre nucléaire, qui représente moins de 5% de l’offre énergétique globale et qui a connu son troisième accident majeur à Fukushima dans un pays qui maîtrisait le mieux la technologie nucléaire.

PEUT-ON DIRE POUR AUTANT QUE LA FILIÈRE VA DISPARAÎTRE ?

A ce jour 450 réacteurs fonctionnent dans le monde et 60 sont en cours de construction; de vieilles centrales sont fermées au Japon mais les récentes vont redémarrer, l’Allemagne veut sortir du nucléaire, mais d’autres centrales ouvrent en Chine et en Inde. La filière électronucléaire produit dans le monde de l’ordre de 650 Millions de TEP (tonnes équivalent pétrole) par an ce qui, rapporté en valeur équivalent pétrole représente un montant de 220 Milliards de dollars de production par an. Sur ce nombre de réacteurs, 170 ont plus de 30 ans et les sujets de déconstruction ou d’amélioration de la productivité et de la longévité des réacteurs ne vont pas tarder à se poser à grande échelle.

ET AREVA ?

Areva dispose de compétences rares dont certaines ont été acquises et amorties depuis le lancement des programmes militaires dans les années soixante.

Areva est la seule société à maîtriser totalement la chaîne de production minière, enrichissement, traitements des déchets et recyclage avec pour tous ces métiers une rentabilité certaine (héritage de la Cogéma). Elle sait également forger les pièces les plus critiques d’une centrale nucléaire (héritage de Creusot Loire, Schneider et Framatome).

Malheureusement, la société a trop parié sur le développement accéléré du nucléaire et trop misé sur sa capacité à construire une centrale nucléaire.

Mais subir un cycle de marché bas peut être aussi une formidable opportunité. Après tout, les grandes compagnies pétrolières ont bien survécu à un prix du baril de 10 dollars, et le développement de nouvelles techniques pour baisser le prix d’exploitation du pétrole brent de Mer du Nord dans les années 90 (coût d’extraction divisé par 2 en 10 ans) a permis de développer l’off-shore profond à un coût abordable dans la décennie suivante. Areva doit devenir la société de référence sur tous les aspects les plus critiques de la chaîne nucléaire pour tous les producteurs d’électricité et ce d’autant plus qu’elle-même n’en produit pas.

Ceux-ci pourraient en effet disposer d’une compétence unique basée sur la gestion de multiples sites et filières dans le monde. Elle doit aider les producteurs d’électricité nucléaire à baisser leurs coûts et à augmenter leur niveau de sécurité. Elle doit devenir aussi le centre de formation et de partage de compétences de l’ensemble des acteurs de la filière. Aujourd’hui les ingénieurs japonais, américains ou français embauchés au moment de la mise en route de la filière vont partir en retraite d’ici peu. Qui peut mieux qu’Areva proposer des solutions de formation d’externalisation et d’optimisation des coûts de gestion des centrales et des combustibles ?

Eric Bonnel, directeur associé du cabinet de conseil Square

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