L’Usine Nouvelle – 21 octobre 2015 :

L’activité de construction et de maintenance de réacteurs nucléaires d’Areva est mise à l’abri d’EDF. Mais le reste de la société ? Son modèle économique devra compenser un manque de fonds.

La chute d’Areva a commencé en 2008. À l’époque, Anne Lauvergeon annonçait la construction d’une flotte d’EPR en Afrique du Sud… Mais la démission du président sud-africain Thabo Mbeki [pris dans une affaire de corruption, ndlr] en septembre 2008 a mis fin aux rêves de grandeur d’Areva », résume, déprimé, un ancien du groupe. Les difficultés se sont enchaînées : recapitalisation ratée, guerre avec EDF, feuilleton de la succession d’Anne Lauvergeon à la tête du groupe, retards et difficultés des chantiers EPR en Finlande et en France… Depuis sept ans, le fleuron du nucléaire souffre. Alors que le groupe débute sa nouvelle vie, amputé de sa branche Areva NP dédiée à la conception et à la construction de réacteurs, qui passera dans l’orbite d’EDF à l’été 2016, on peut légitimement se demander si Areva a encore un avenir. « Notre projet est de bâtir un leader mondial des matières nucléaires, résilient face aux difficultés du marché à court terme et capable de saisir les opportunités de croissance à long terme, notamment en Asie », rassure Philippe Knoche, le directeur général.

Le nouvel Areva ressemble à s’y méprendre à l’ancienne Cogema, dont la fusion avec Framatome et des activités du CEA avait donné naissance au leader mondial du nucléaire. La reprise de 50 à 75 % d’Areva NP, l’ex-Framatome, par EDF, rapportera environ 2 milliards d’euros à Areva. En prenant en compte d’autres cessions et des financements propres, le groupe doit encore trouver 3,4 milliards d’ici à 2017 pour réduire sa dette et retrouver une capacité à se financer sur les marchés. Le compte n’y est pas. Et même si le gouvernement a évoqué une recapitalisation entre 2,5 et 3 milliards d’euros, ce n’est pas une priorité. « Elle peut être envisagée comme un dernier recours. Mais il est difficile pour l’État de recapitaliser après le plan de suppressions d’emploi », décrypte Cyril Crocq, analyste chez Sia Partners. Reste la possibilité d’attirer des investisseurs étrangers, comme des électriciens chinois ou le constructeur japonais Mitsubishi Heavy Industries.

Autre problème, le saucissonnage du groupe. En 2010, la vente à Alstom et Schneider Electric d’Areva T& D, fort d’un chiffre d’affaires de 5 milliards d’euros, avait plutôt fragilisé le groupe. « Il y avait des raisons historiques au regroupement de Framatome et de Cogema, une raison de lissage des cycles. Areva, seul, est sensible au même risque que l’était Cogema. Le rapprochement avait du sens, mais la mise en oeuvre a été défaillante », regrette le député (LR) de la Drôme Hervé Mariton, auteur, avec son collègue Marc Goua (PS, Maine-et-Loire), d’un rapport sur les perspectives de développement d’Areva. « Le nouvel Areva se retrouve pieds et poings liés au marché de l’uranium », appuie Éric Bonnel, le directeur associé du groupe de conseil en stratégie Square. Pour autant, Areva conserve de vraies forces. Si le groupe a affiché en 2014 une perte abyssale de 4,9 milliards d’euros due à des provisions et des dépréciations d’actifs, il présente un excédent brut d’exploitation positif de 735 millions d’euros et des carnets de commandes remplis. Cette performance est en partie portée par les cinq activités qui constituent le nouvel Areva : les mines, la chimie de l’uranium (usine Comurhex), l’enrichissement (usine Georges-Besse II), le retraitement (usine de La Hague) et le démantèlement. Mettons de côté l’activité d’Areva TA, chargé du nucléaire militaire, dont l’actionnariat est voué à évoluer.

Transformer les erreurs en défis

« Sur ces cinq activités, quatre sont ultra-récurrentes et donnent une visibilité business à très long terme. La partie enrichissement d’uranium a notamment son carnet de commandes plein pour dix ans », assure Laurent Meslin, analyste pour Colombus Consulting. Cyril Crocq confirme : « Le rapport de l’excédent brut d’exploitation sur le chiffre d’affaires est très bon. Il atteint un ratio qui serait envié par denombreuses sociétés. » Puis il tempère : « Lemodèle économique est aussi bon qu’il l’était pour Cogema… Mais le passé pèse lourd. Jusqu’en 2017 au moins, il faudra rembourser les erreurs du passé. » Ces erreurs se muent désormais en défis.

Le plus périlleux pour Areva est de survivre à l’achèvement du réacteur Olkiluoto 3 (OL3), en Finlande. Entamée en 2005, la construction de ce premier EPR censé être une vitrine est devenue un guêpier. Mal négocié, ce contrat en est arrivé au point où le client finlandais TVO gagneplus d’argent en prolongeant le chantier. « Sur OL3, il y a des provisions qui sont colossales [plus de 4,5 milliards d’euros] et, même si les nouvelles sont bonnes, nul ne sait quand Areva pourra arrêter de provisionner. C’est une vraie épée de Damoclès », assène Laurent Meslin. Philippe Knoche, le directeur général d’Areva, se montre plus optimiste : « Le chantier avance mieux. Avec la livraison du contrôle-commande, toutes les conditions sont réunies sur le site pour clôturer le contrat. Nous ne sommes plus en attente d’un équipement majeur. » L’enjeu pour Areva reste dese débarrasser d’OL3. En théorie, ce contrat est porté par Areva NP, mais EDF ne veut pas en assurer le risque. Le gouvernement a jugé que ce n’est pas le rôle non plus du nouvel Areva. Une discussion est en cours pour définir le bon schéma, qui pourrait prendre la forme d’une structure de défaisance. Cette négociation demande du temps… Or le temps manque à Areva.

Le deuxième défi sera d’optimiser le coût d’exploitation des mines du groupe, défi occulté par le scandale UraMin et les bras de fer avec le Niger. Les observateurs craignent que la diminution de la taille d’Areva ne fragilise le groupe face aux géants de l’uranium (Cameco, Kazatomprom…) et des mines (Rio Tinto, BHP Billiton). «Areva est peu à peu dépassé par des grands groupes. La crainte est que le français soit marginalisé », explique Éric Bonnel. Cette marginalisation peut grever le lancement de nouveaux projets pour répondre aux besoins futurs [lire page 40]. «Il vaut mieux être un géant du secteur pour négocier du matériel minier avec un géant comme Caterpillar », alerte un consultant. Seule solution pour Areva : former des alliances.

Le troisième défi n’est pas le plus médiatique. Mais, mal mené, il pourrait devenir un vrai boulet : l’optimisation des fonctions support, qui seront séparées entre le nouvel Areva et Areva NP. « Les coûts de fonctionnement d’Areva et Areva NP sont lourds », affirme-t-on chez les négociateurs. Les diminutions d’effectif d’Areva touchent 15 à 20 % du personnel, mais elles atteindront 30 à 40 % dans les fonctions support… Le point le plus sensible sera celui de la direction des systèmes d’information (DSI). Les logiciels métiers et les bases informatiques sont communs à Areva et Areva NP. Les séparer est une gageure. Côté Areva, on opte pour le choix d’une DSI commune avecEDF…Encore faudra-t-il trouver un management viable. Laprésence de Bernard Fontana, le futur patron d’Areva NP, dans les murs d’Areva, facilite ce projet.

Investir dans la R&D

Il restera encore à Areva à faire du démantèlement nucléaire un vrai relais de croissance. Le groupe a aujourd’hui une expérience sur ses propres installations et maîtrise les technologies nécessaires, comme les découpes sous eau pressurisée. Des atouts forts alors qu’environ 300 réacteurs devraient être arrêtés dans le monde au cours des vingt prochaines années. Ce qui représente un marché potentiel de 220 milliards d’euros. « Avec la vente d’Areva NP, Areva perd une partie de la connaissance des réacteurs. Il va falloir beaucoup investir en R& D», prédit Éric Bonnel. Philippe Knoche confirme l’effort mis sur le démantèlement : « Les métiers en croissance, comme le démantèlement, ne sont pas concernés par le gel des embauches. » Enfin, l’attitude du principal donneur d’ordres d’Areva, EDF, demeure incertaine. Par le passé, l’électricien, enfroid avec son fournisseur, n’a pas hésité à aller acheter de l’uranium chez les Russes. Chez Areva, on assure que «le temps où EDF voulait faire mal à Areva est dépassé». Le gouvernement a choisi et Jean-Bernard Lévy, le président d’EDF, et Philippe Varin, le président d’Areva. Les deux hommes seconnaissent et s’apprécient. « Si la prise de contrôle d’EDF sur Areva NP favorise les échanges commerciaux entre EDF et Areva, la société se rétablira très vite », assure Laurent Meslin. EDF a d’ores et déjà confié davantage de combustible uséà l’usine de retraitement de La Hague. Cependant, certains s’inquiètent qu’un rapprochement trop étroit des deux groupes ne pénalise Areva pour approcher d’autres clients. Philippe Knoche balaie la remarque : «Le paysageconcurrentiel a changé. Nos autres clients, à l’exception d’Engie, sont de moins en moins de grands européens concurrents d’EDF. À l’instar des chinois, ils sont même de plus en plus partenaires d’EDF. » Le retour de l’éternelle équipe de France du nucléaire ? À vérifier sur le terrain.

— Ludovic Lupin

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