Plus de cinquante ans après son introduction en France, le Titre-Restaurant a du mal à se moderniser et à emprunter le virage de la dématérialisation. Les raisons évoquées sont souvent liées aux contraintes d’utilisation du titre qui, en version digitale, ne pourra plus être utilisé aussi librement. Pourtant, avec plus de 750 millions de titres émis pour une valeur totale de plus de 5 milliards d’euros par an et une croissance annuelle supérieure à 2 %, il représente une belle opportunité de modernisation du système social français.

La dématérialisation du Titre-Restaurant : une mesure phare du choc de simplification voulu par François Hollande et son gouvernement

A l’article 8.1 du programme de simplification publié par le gouvernement en 2013, on trouve la dématérialisation du Titre-Restaurant (TR), ouvrant ainsi la voie au paiement par carte et/ou mobile. L’objectif est double pour Bercy : offrir aux usagers une expérience d’utilisation améliorée et simplifiée tout en assurant une meilleure traçabilité du circuit des TR et une réduction de la fraude.

Rappelons en effet que ce titre spécial de paiement permet aux salariés, en l’absence d’un local de restauration sur leur lieu de travail, de régler un repas par jour ouvré. Son exonération fiscale et sociale pour les employeurs qui le proposent à leurs collaborateurs en fait une illustration réussie du dialogue social à la française puisqu’aujourd’hui, en France, quelques 3,5 millions de salariés en bénéficient. Bercy a donc à cœur de préserver cet avantage social en reprenant le contrôle sur son utilisation et en encadrant les nouveaux usages.

Ainsi est paru le 7 mars 2014 le décret n°2014-294, autorisant et réglementant la dématérialisation des TR : utilisation pour l’acquittement du repas d’un salarié au cours de sa journée de travail (donc non autorisée les dimanches et jours fériés sauf décision contraire de l’employeur), plafond de dépenses limité à 19 euros par jour et possibilité de régler un repas au centime près. La publication de ce décret marque le lancement officiel du TR dématérialisé.

Un bouleversement de l’écosystème du Titre-Restaurant

La dématérialisation a permis l’arrivée de nouveaux émetteurs de TR sur le marché, bouleversant le secteur traditionnellement organisé autour du monopole des quatre émetteurs historiques : Edenred (ex Accor Services), Sodexo, Chèque Déjeuner et Chèque de Table (Natixis Intertitres). Les premiers à se lancer dans l’aventure, avant même la publication du décret, ont été deux nouveaux acteurs. RestoFlash (société Octoplus) tout d’abord, en proposant une solution totalement disruptive puisque 100% mobile : le paiement s’effectue par la lecture par le commerçant d’un QR Code affiché sur le smartphone du client, généré depuis son application mobile RestoFlash. Moneo Resto ensuite, en choisissant un support plus classique : la carte à puce, décidant ainsi de repositionner son activité suite à l’échec du porte-monnaie électronique Moneo. Plus récemment, deux autres entreprises ont rejoint l’aventure en proposant également le paiement par carte : Monetico Resto du Groupe Crédit Mutuel-CIC en 2014 et Digibon en 2015. Toutes les cartes TR fonctionnent sur le même modèle : une carte à puce prépayée, nominative, avec un code PIN.

Face à ces changements, les quatre émetteurs traditionnels ont décidé de s’organiser en créant CONECS en 2012, puis en devenant membres du GIE Cartes Bancaires en 2013. CONECS est une plate-forme technique destinée au marché français pour l’acheminement et la collecte des transactions de cartes TR. Ainsi, depuis quelques mois, les nouvelles cartes émises par ces quatre acteurs utilisent cette plate-forme, permettant aux commerçants de conserver leur terminal de paiement tout en différenciant les transactions bancaires des transactions par cartes TR.

Le succès du Titre-Restaurant dématérialisé se fait attendre

Malgré le dynamisme dont le marché a fait preuve avec l’arrivée de nouveaux acteurs, plus d’un an après le lancement officiel du TR dématérialisé, force est de constater que le succès n’est pas au rendez-vous. En effet, le taux de dématérialisation actuel en France se situe seulement autour de 4%.

Les raisons évoquées pour expliquer ces débuts difficiles sont surtout liées aux bénéficiaires et à leur utilisation abusive de ces titres de paiement. Avec la dématérialisation, finis les restaurants et les courses du dimanche payés avec un nombre illimité de TR et finis les dons à des proches !

La transgression de la réglementation, largement répandue avec le papier car difficilement contrôlable, n’est plus possible avec la version digitale du TR, ce qui peut expliquer la réticence des utilisateurs au passage à la dématérialisation. De fait, bon nombre d’employeurs, au nom de la paix sociale dans leur entreprise, sont réfractaires à bousculer les habitudes de leurs salariés, aussi mauvaises soient-elles. Ils ne souhaitent pas non plus diminuer la perception de la valeur de cet avantage social qui est meilleure sur un support tangible, à savoir le papier.

Des avantages et une simplification pour tous

Mais ces objections pourraient être traitées avec une communication et une pédagogie efficaces qui font défaut aujourd’hui. Une véritable conduite du changement doit être menée auprès des parties prenantes au système puisque ce sont elles qui seront les véritables moteurs du développement de la dématérialisation. Car si le nouveau modèle est plus contraignant, il offre un certain nombre d’avantages.

Pour les bénéficiaires tout d’abord, outre la simplicité de mise à disposition et d’utilisation ainsi que le gain de place dans le porte-monnaie, terminés les savants calculs pour s’assurer que le montant de leurs consommations corresponde à la valeur de leurs tickets papier. Le règlement au centime près permet de générer des économies estimées à 80 euros par an par bénéficiaire. Il leur est également possible de payer sur Internet des commandes de repas en ligne. Enfin, ils ont accès en temps réel au solde de leur compte TR soit sur le ticket de transaction, soit grâce à une application mobile et un site internet dédiés.

Pour les restaurateurs ensuite, finies les démarches administratives liées au titre papier (trier, tamponner, découper les tickets puis remplir et envoyer le bordereau de remise). Ils conserveront le même terminal de paiement pour accepter les cartes TR et seront réglés plus rapidement puisque le montant des transactions sera crédité sur leur compte au plus tard à J+2, contre 2 semaines en moyenne avec le papier. Ensuite, la plupart des cartes TR étant dotées de la technologie sans contact, on peut s’attendre à une hausse du nombre de transactions entre 12h et 14h, laissant espérer une augmentation du chiffre d’affaires des restaurateurs. Les frais de commissionnement par rapport à l’acceptation des titres papier devraient par ailleurs baisser.
Enfin pour les entreprises, c’est la promesse à la fois d’une réduction des risques de perte et de vol mais aussi d’une logistique allégée : terminée la gestion des carnets papier, un simple crédit sur le compte carte TR des salariés suffit. C’est également l’occasion de mettre en avant leur politique de RSE et leur sensibilité à la protection de l’environnement, un des sujets majeurs du moment.

Vers une longue « cohabitation » du papier et du digital ?

L’Etat a également sa part de responsabilité dans cette inertie. La dématérialisation des TR ne semble en effet pas être une priorité pour les pouvoirs publics. Depuis la publication du décret en 2014, c’est silence radio, le sujet de la dématérialisation des TR n’ayant même pas été mis à l’ordre du jour des Assises des moyens de paiements qui se sont tenues le 2 juin dernier à Bercy…

Enfin, du côté des émetteurs, si les nouveaux entrants souhaiteraient profiter rapidement du nouveau modèle pour gagner des parts de marché, la transition est plus délicate pour les acteurs traditionnels. Outre la perte de certains avantages liés au papier, notamment la trésorerie générée sur les délais de remboursement des restaurateurs, c’est surtout la refonte totale de leur Business Model qu’impose le passage au numérique. Or, plus la généralisation des TR dématérialisés tarde, plus ils devront faire coexister deux Business Models radicalement différents, ce qui risque d’engendrer des coûts très élevés. On comprend donc leur volonté d’accélérer le déploiement car, à moins que comme en Belgique, le gouvernement ne vote l’arrêt complet des titres papier à une date précise, les émetteurs historiques prévoient une « cohabitation » des TR papier et des TR dématérialisés pendant environ dix ans…

Par Anaïs CRUYPENNINCK, Consultante Senior, VERTUO Conseil, Groupe Square

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