Les Echos – 4 décembre 2015 :

La permanence de spectaculaires opérations de fusions-acquisitions des entreprises pharmaceutiques laisse à penser que la recomposition du secteur se caractérise toujours par l’obsession de la taille critique.

Être un acteur global, à tout prix, est en effet perçu comme la promesse de trois avantages concurrentiels clés :

  1. L’accroissement des capacités de recherche et développement (R&D), considéré comme l’objectif stratégique clé de la guerre ouverte dans le secteur.
  2. La diversification du portefeuille de médicaments sous brevet).
  3. Les économies d’échelle et dans certains cas l’optimisation fiscale.

Pfizer vient ainsi de proposer d’acquérir via un échange de titres Allergan avec une valorisation de la société de l’ordre 150 milliards de dollars. Quitte d’ailleurs pour Pfizer à se laisser racheter par Allergan : il s’agit de bénéficier d’allègement d’impôts en utilisant la technique de la fusion inverse en transférant son siège social, une fois l’opération bouclée. En l’occurrence, le siège d’Allergan se trouve en Irlande… En tout état de cause, un accord permettrait à Pfizer de redevenir numéro un mondial, devant le suisse Novartis.

Dans un registre bien différent, lors de la présentation de son plan à 5 ans, Sanofi a dévoilé une partie de sa stratégie qui nous semble tout particulièrement intéressante à suivre. Le groupe pharmaceutique français, plus grosse capitalisation du CAC et l’un des acteurs majeurs de la R&D, nous permet ainsi d’entrevoir les changements structurels possibles de l’ensemble du système de santé.

Vers une nouvelle économie des soins : l’alliance de la vieille et de la nouvelle économie

Sanofi avait annoncé cet été un partenariat avec Google (Life Sciences), qui a suscité de nombreux commentaires, et ce d’autant plus que cette signature suivait de très près l’annonce de la réorganisation de Google selon un modèle classique de holding et de filiale.

À l’instar d’autres initiatives analogues, Google confirmait par ce partenariat sa volonté de continuer à développer des activités dans le management des données de santé. Sanofi souhaitait quant à elle disposer de davantage de données pour améliorer son processus de recherche et de développement, avec pour ambition de développer une meilleure approche/compréhension des besoins des clients.

Dans le master plan stratégique à 5 ans que Sanofi vient d’annoncer, Google est positionné à deux niveaux : pour accompagner la mise en place d’un véritable service de gestion du diabète ; pour être le leader du marché sur l’analyse du marché et des populations concernées. Il s’agit pour Sanofi de capitaliser les savoir-faire de Google, leader dans le stockage de données, dans l’intégration des silos, dans la gestion des capteurs informatiques et dans la miniaturisation.

Il en va de l’amélioration du traitement clinique de la maladie et de l’optimisation du monitoring en temps réel des soins. Deux grands objectifs sont recherchés ; un service nettement amélioré fondé sur un meilleur engagement des patients et des fournisseurs de service, et via un traitement plus contrôlé et efficace de la maladie des économies importantes pour l’assurance maladie. Loin de remettre en cause via ce partenariat son modèle économique, Sanofi permet à Google de réaliser une incursion dans le domaine de la santé qui ne lui avait pas réussi jusqu’à présent.

Des Big data au Big Bang ?

Présenté ainsi, le partenariat Sanofi-Google n’annonce guère un Big Bang : la « vieille économie » paraît surtout utiliser les spécificités de la « nouvelle économie » pour améliorer son modèle opérationnel et optimiser ses coûts. Et ce en parfait accord avec les gestionnaires de données, qui imposent leur vision d’ingénieur : l’accès à la donnée permet surtout d’améliorer le processus de soin.

Il est pourtant de l’intérêt des deux parties d’anticiper et de chercher à exploiter toutes les possibilités ouvertes par l’optimisation de la gestion des données, rendues possibles par ce qu’on appelle désormais couramment les Big data. La gestion intelligente des données peut permettre d’aller vers une nouvelle économie de la santé: si la digitalisation a constitué l’acte 1 de la transformation du système de santé, l’usage efficace des Big data peut constituer l’une des pierres de la refondation du système de santé.

A contrario, se méprendre sur l’usage des données alimente aujourd’hui plusieurs coûts : financiers, éthiques et systémiques.

  • Les coûts financiers : alimenter un système à plusieurs vitesses avec une masse de données non interprétées et parfois peu pertinentes avec une inflation des coûts pour une efficacité relative.
  • Les coûts éthiques : qui parmi les parties prenantes du secteur est légitime pour disposer des données et à quelles conditions et selon quelles modalités les redistribuer ? Quelle(s) coalition(s) d’acteurs peuvent interpréter et construire le diagnostic et le parcours de soins individuels objectivement et le plus efficacement possible pour le patient ?
  • Les coûts systémiques qui en découlent : l’organisation actuelle du système de santé en France est appelée à évoluer de manière significative, en raison de l’impact des Big Data dans la définition du système d’acteurs pertinents, dans la typologie des soins, dans la hiérarchisation (personnel médical – industriels du secteur – malades).

Par exemple, le « patient » est appelé à se situer au cœur du protocole de santé dans une relation individualisée et directe avec le Laboratoire. Il peut affirmer sa participation à l’identification des meilleures solutions. Il peut aussi y être encouragé par son assureur qui voudra lui aussi participer au choix des solutions.

L’assureur pourra choisir de financer l’assuré pour participer à un protocole de recherche et de soins dédiés et y être associé, en vue d’économies futures sur sa population d’assurés. La place des médecins généralistes et la nature du parcours de soin défini par l’assureur en sont encore davantage interrogées.

La diversité des intervenants dans les domaines de la santé explique les raisons pour lesquelles les débats ne sont pas encore tranchés : le patient ; le payeur (public ou privé) ; les producteurs de la santé, y compris les fournisseurs de matériels nécessaires à la production de la santé (General Electric, Siemens, etc.) ; Les laboratoires pharmaceutiques ; Les fournisseurs du matériel médical (au sens large) ; la recherche appliquée, réalisée essentiellement, pour le moment, par les laboratoires.

Accompagner la naissance d’une nouvelle économie de la santé

La réinvention du modèle médical fait de facto partie des urgences sanitaires et sociales : la pression financière des coûts induits, la pression morale du maintien de l’accès aux soins et la responsabilisation des acteurs qui doivent assurer la gestion d’un modèle pérenne sont autant d’aiguillons qui peuvent être source d’opportunité et de créativité dans le milieu de la santé.

Aujourd’hui, en moyenne dans l’OCDE le poids du secteur de la santé représente 10 % du PIB, mais il varie des 16 % du PIB aux États-Unis aux 11 % en Allemagne et en France pour finir avec les 9 % de l’Italie et de l’Espagne. Le différentiel entre la France et ces derniers deux pays se monte à plus de 40 milliards d’euros de dépenses par an alors que l’espérance de vie est la même.

L’assuré va être remis au centre du débat. De facto, quel que soit le modèle choisi, l’assuré est celui qui finance l’ensemble du système via ses impôts ou ses cotisations, intervient de plus en plus de façon autonome pour améliorer les paramètres de sa santé et, lorsqu’il est malade, devient le centre d’attention des équipes médicales au sens large (médecins, services hospitaliers, laboratoires, sociétés pharmaceutiques, etc.). On va donc passer de l’assuré pris en charge, à l’assuré acteur.

Dans les faits, c’est donc l’organisation d’une nouvelle gouvernance de la donnée qu’il s’agit désormais de structurer afin de redéfinir la place du patient dans un protocole de soins renouvelé. Le but même de la donnée est en effet d’améliorer l’ensemble du parcours de santé, la prévention, l’amélioration des conditions de vie plutôt que de ne se focaliser que sur l’aspect des soins. Reste alors à savoir qui est propriétaire des données et à gérer la confidentialité. Le patient, pour le rendre plus autonome et plus responsable ? L’assureur, celui qui paie, qu’il soit public ou privé ?

C’est par un partage de la gouvernance plus équilibrée entre les différents acteurs que l’on garantira le bien-être collectif, en renforçant la robustesse des libertés et des responsabilités, individuelles et collectives, dans un cadre financier contraint.

Les contributions de chacun sont à redéfinir et à réguler, avec les pouvoirs publics. Les outils existent pour faire vivre cette nouvelle économie : Big data, Preference Learning, Machine Learning, etc. Leur donner toute leur place permettra aux professionnels de la santé de se recentrer sur leur activité à plus haute valeur ajoutée, le lien patient-soignant.

Eric Bonnel, directeur associé du cabinet de conseil Square et David Alcaud, Principal du cabinet Tallis Consulting

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