La Cour des Comptes, dans un rapport publié mercredi 10 février 2016, épingle, entre autres, le groupe La Poste et plus particulièrement son modèle de distribution du courrier et son centre de coûts fixes que représentent ses facteurs.

Les Sages de la rue Cambon, gardiens des finances publiques (l’Etat détient trois-quarts du capital de La Poste, le reste étant détenu par la Caisse des Dépôts) pointent du doigt, en filigrane, les pertes opérationnelles grandissantes à venir de son activité de distribution de courrier.

Si le rapport pointe de nombreux axes d’amélioration dans le circuit de distribution, comme l’inadéquation de l’organisation de la journée de travail de ses facteurs par rapport aux attentes de ses clients (distribution en dehors des heures ouvrées), ce dernier aurait également pu citer explicitement les mutations fondamentales auxquelles le Groupe est confronté : la croissance exponentielle du commerce en ligne dans un univers de distribution très fortement concurrentiel et la désintermédiation humaine, à moyen-terme, de la livraison des produits entre les fournisseurs et leurs clients, principalement en milieu résidentiel péri-urbain et rural, au profit de la dronisation, avec le projet ambitieux de sa filiale GeoPost.

Tradition et modernité : le grand écart de la Poste

Au moment où le Groupe est engagé dans une refonte de son organisation à travers le programme « La Poste 2020 : conquérir l’avenir » lancé le 28 janvier 2014 par Philippe Wahl, Président Directeur Général du groupe, le rapport de la cour des comptes écorne un peu l’image de son projet ambitieux de refonte de son organisation : d’un côté La Poste s’est engagée dans une transformation numérique de grande ampleur avec la création d’une branche à part entière, pilotée directement par Nathalie Andrieux, Directrice Générale adjointe, et d’un autre côté, face à la digitalisation des échanges entre entreprises, administrations et particuliers, La Poste doit transformer une organisation multiséculaire composée de quelques 70 000 facteurs rattachés à une activité traditionnelle amenée à se réformer.

Un mois après le succès de représentation au CES (Consumer Electronics Show) de Las Vegas du 6 au 9 janvier, le plus grand salon des nouvelles technologies du monde, qui a permis à La Poste de renvoyer une image forte d’innovation, de rénovation et de mutation, avec la présentation de son hub numérique et à la tête de l’équipe de France des objets connectés, le rapport de la Cour des Comptes égratigne cette stratégie de communication en mettant en avant les difficultés que rencontre son métier historique de distribution de plis postaux.

Face à la baisse inéluctable des volumes de courriers, de plus de 20% depuis 2010, et la chute vertigineuse de la rentabilité de l’activité face aux coûts fixes de l’appareil de distribution (4,1 Md€ en 2013 comme le note le rapport), le groupe La Poste a lancé le projet stratégique « 2018, Réinventons le courrier » visant à assurer la rentabilité de la distribution du courrier et s’autofinançant. Ce projet a pour objectif de répondre point par point aux éléments mentionnés par le rapport de la cour des comptes : maîtrise des coûts, amélioration de la productivité, maintien de la qualité de service et identification de nouvelles sources de revenus : l’augmentation des prix d’affranchissement (qui cependant ne peut être exponentielle), les acquisitions externes (rachat des activités de courrier international de Pitney Bowes au Royaume-Uni, participation d’environ 40 % de eShopWorld basée en Irlande), l’élargissement des services proposés par les facteurs (les projets Cohesio, Factéo Smartphone multi-usages ou Newton habitat connecté). Mais ces leviers ne permettront pas de compenser les amputations de 500 M€ annuels de perte de chiffre d’affaires consécutive à la diminution des volumes de courrier face aux charges fixes des facteurs.

Le rapport de la cour des comptes évoque rapidement les potentielles synergies entre divers circuits de distribution du groupe et souligne le possible transfert de la distribution des colis de moins de 30 kg entre le réseau de ColiPoste, numéro 1 du marché français et numéro 2 en Europe et le réseau des facteurs.

ColiPoste, qui représentait en 2013 un chiffre de 1.6 Md€, soit environ 10% du C.A. du courrier, s’inscrit en relais direct du commerce en ligne. Les chiffres des ventes en ligne sont passés, selon les estimations de la Fevad, de 51 milliards d’Euros en 2013 à 56 milliards en 2014 à 65 milliards en 2015, soit des hausses régulières de 11 à 14%. Outre les recommandations du rapport de la cour des comptes concernant les traditionnels leviers d’amélioration que représentent l’amélioration de la productivité par le renouvellement de l’organisation des tournées, par la facilitation de la desserte des boîtes aux lettres, des réorganisations,… le transfert des activités de distribution des achats en ligne au réseau des facteurs est potentiellement la meilleure réponse au défi de la baisse des courriers, principalement en milieu urbain et péri-urbain : ce relais de croissance extraordinaire permettrait aux facteurs d’assurer la jointure entre l’économie virtuelle et l’économie physique.

La note 227 de bas de la page 401 du rapport (1) mentionne les mises en place, en ville, des tournées du soir ou les tournées du dimanche à titre expérimental, quand les clients sont chez eux pour réceptionner les achats qu’ils ont effectués sur Internet. Une révolution lente du métier de facteur est-elle en route sous couvert de ces expérimentations compliquées à mettre en place ?

L’accroissement du volume des colis et l’essor des drones

GeoPost, la filiale du groupe La Poste a commencé ses essais de livraison de colis par drone en juin 2014 et a réussi à mettre au point avec Atechsys (2), société française spécialisée dans le drone commercial, un terminal de livraison un an plus tard pour sécuriser les phases d’atterrissage et de décollage avant de réaliser une séquence complète et entièrement automatisée de transport d’un colis de 3 kg sur une distance de 1 200 mètres.

Si la livraison industrielle de colis au domicile des particuliers n’est pas encore à l’ordre du jour et si la réglementation française ne permet pas pour l’instant d’envisager le remplacement des facteurs par des machines volantes, notamment pour les accès difficiles aux boîtes aux lettres situées à l’intérieur des propriétés privées en milieu rural, La Poste rivalise d’innovation avec les géants que sont Google ou Amazon sur ce terrain-là avec une législation américaine bien plus contraignante que la législation française.

Mais il n’est pas envisageable d’imaginer le futur sans une dématérialisation complète des courriers et avec des livraisons de colis physiques autrement que par des drones dans les zones qui le permettent.

Dans ce schéma inéluctable, outre les mutations du métier du facteur à accélérer, ses activités à réformer, La Poste va devoir s’interroger sur le devenir même du métier. Comment anticiper et préparer la transformation du facteur en ville et sa disparition en dehors des zones urbaines ? Et face à cette disparition, comment assurer les missions de service public qui tournent autour du facteur dans l’organisation du territoire ?

  1. ) Les facteurs face au défi de la baisse du courrier : des mutations à accélérer (PDF, 1,36 MB). Lien HT. Note 227 page 401 : « Des tournées vespérales et la distribution dominicale sont à l’essai dans certaines villes. »
  2. ) Atechsys (www.atechsys.fr) : société française spécialisée dans le métier du drone.

Par Julien Perruchot, Project Manager du cabinet VIATYS conseil

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