Les Echos – 27 mai 2016 :

Les évènements historiques et géopolitiques, catalyseurs des ISR… Historiquement, les Investissements Socialement Responsables trouvent leur origine dès le XIIIe siècle aux États-Unis au travers d’un mouvement religieux protestant (les Quakers) qui interdit à ses membres d’investir et de tirer profit dans des opérations liées à l’industrie de l’armement et à l’esclavage.

Historiquement, les Investissements Socialement Responsables trouvent leur origine dès le XIIIe siècle aux États-Unis au travers d’un mouvement religieux protestant (les Quakers) qui interdit à ses membres d’investir et de tirer profit dans des opérations liées à l’industrie de l’armement et à l’esclavage. Plus tard, dans les années 20, d’autres congrégations religieuses, notamment les anabaptistes, refusent toute forme d’investissement dans ce qu’ils appellent les sin stocks (les actions du péché) : alcool, jeux, tabac. L’investissement socialement responsable n’est que très embryonnaire et progresse alors très lentement jusqu’à la fin des années 60.

La guerre du Vietnam et la prise de conscience politique du régime de l’Apartheid en Afrique du Sud sont des déclencheurs qui accélèreront le développement des ISR dans une dimension plus laïque et militante : en effet, de nombreuses firmes américaines génèrent de confortables revenus et défendent leurs intérêts dans ces contextes où l’éthique n’a qu’une place secondaire. General Motors dont l’actionnariat compte alors des universités, des églises et des fonds de retraite défend ouvertement le régime de Prétoria et se retrouve sous les feux des projecteurs (déjà un premier exemple dans l’industrie automobile quant au respect des valeurs fondatrices des ISR…).

Dans les années 80, des réflexions nouvelles sur la valorisation des entreprises introduisent les notions de pratiques environnementales, sociales, ou encore de gouvernance d’entreprises (les critères ESG) qui auraient un impact positif sur les résultats des entreprises à long terme ; des agences de notation « extra financières » apparaissent ainsi que les premières sociétés de gestion exclusivement orientées sur l’investissement socialement responsable.

Les Investissements Socialement Responsables, aujourd’hui…

Selon le Forum pour l’Investissement Responsable (FIR), créé en 2001 pour le promouvoir, l’investissement socialement responsable est « un placement qui vise à concilier performance économique et impacts social et environnemental en finançant les entreprises et les entités publiques qui contribuent au développement durable, quel que soit leur secteur d’activité. En influençant la gouvernance et le comportement des acteurs, l’ISR favorise une économie responsable« .

Est donc qualifié d’ISR l’ensemble des outils d’épargne, produits d’investissements ou instruments financiers qui vise à appliquer de manière concrète dans la sphère financière les notions de développement durable, de respect de l’environnement et de l’être humain, et de bonne gouvernance d’entreprise selon les critères ESG.

Pour évaluer « l’ISRisation » d’une entreprise, plusieurs méthodes non standardisées existent :

– La méthode dite « exclusive » qui vise à exclure les entreprises ne respectant pas certaines normes, conventions, pratiques, ou convictions.

– La méthode « inclusive » par laquelle les investissements se concentrent sur des secteurs d’activité précis (traitement des déchets, énergie renouvelable, etc.) ou des problématiques ponctuelles (déforestation, pollution, etc.)

– La méthode « proactive » qui implique de la part de l’investisseur une démarche pour réorienter les pratiques d’une entreprise ou une obligation de partage des bénéfices auprès d’organisations caritatives.

– Last but not least, et nous devinons aisément pourquoi, la méthode « douce » qui intègre quelques critères ISR à minima dans une démarche d’investissement traditionnel.

Un marché en pleine expansion…

Des facteurs clés marquent dans les années 2000 l’expansion des ISR. L’apparition d’institutions propres aux marchés des ISR (en France : ORSE, FIR, Eurosif, label Novethic, agence de notations extra-financière) associées aux concepts et aux politiques de RSE, de finance responsable, ou encore plus globalement de développement durable permettent d’envisager l’essor et une meilleure régulation de ce marché.

Dans le monde, le vieillissement de la population et la succession de crises financières spéculatives (crise japonaise, bulle internet, subprimes, dette souveraine) encouragent les fonds de pension et les investisseurs à définir de nouvelles stratégies d’investissement et sur des horizons de plus long terme.

En 2011, alors que les encours mondiaux des ISR s’élèvent à plus de15 000 milliards de dollars, l’Europe s’octroie 53 % du marché devant les États-Unis avec 39 % : si les montants d’investissements sont encore relativement peu importants (entre 0,5 % et 2 % des marchés actions selon les pays), les ISR suscitent un intérêt grandissant de la part de la sphère financière.

Mais un marché immature…

Mais le marché des ISR est à ce jour immature et encore trop artisanal : un large éventail d’offres, diverses méthodes de valorisation et une multitude de sensibilités se confondent et empêchent la lisibilité et la clarté pourtant indispensables et que tout investisseur est en droit d’attendre d’un produit financier.

Selon le périmètre retenu par les différentes études et analyses existantes, les encours ISR européens représentent de 3 % à 18 % de l’industrie européenne de la gestion d’actifs. Pourquoi un tel écart ? La réponse tient au fait que ce marché est aujourd’hui non régulé : si nous évaluons les ISR au sens le plus strict tel que nous l’avons défini plus haut, nous atterrissons dans le bas de la fourchette (3 %) alors que si nous tenons compte des investissements « traditionnels » intégrant quelques critères ISR, nous nous retrouvons dans le haut de la fourchette (18 %).

C’est en ce sens, et ces éléments chiffrés en sont la preuve, que l’essence des d’ISR a été détournée pour être marketée et répondre aux besoins inconscients ou conscients d’une population marquée d’une part par le développement durable et toujours concernée, voire concentrée d’autre part par l’appât du gain. L’exemple le plus marquant est à mettre à l’actif du secteur automobile qui décidément fait toujours parler de lui : en septembre 2015, l’indice DJSI, crée en 1999 et qui récompense les entreprises les plus performantes en matière de critères économiques, sociaux et environnementaux, révélait son palmarès 2014. Dans la catégorie « automobile », le gagnant était…

Volkswagen ! ce que l’indice n’a pas manqué de corriger le 6 octobre 2015 dès les premières révélations de l’affaire des logiciels truqueurs, mais au fond le mal était fait : quelle crédibilité pouvons-nous accorder à ces institutions ? Autre illustration : en 2010, certaines agences de notation extra-financières, dont le rôle est d’évaluer les politiques environnementales, sociales et de gouvernance des entreprises (nos fameux critères ESG), notaient au sein de la British Petroleum la volonté de réduire son impact environnemental et l’existence d’une démarche pro active en matière de sécurité. Quelques mois plus tard, la plateforme pétrolière Deepwater Horizon explosait au large des côtes américaines générant un désastre écologique sans précédent…

Nous avons là une partie de notre réponse : pour certains les ISR sont bien un artifice marketing qui n’a d’autres ambitions que de surfer sur la vague du développement durable au détriment de son esprit originel. Mais, au-delà de ce constat, la démarche des investissements socialement responsables doit exister et continuer de se répandre durablement afin que nous acceptions cette idée que l’on puisse gagner de l’argent sans détruire le tissu social et notre environnement.

Pour autant les ISR sont-ils performants et rentables ?

Un rapport public de la Direction Générale du Trésor révélait que « d’un point de vue théorique, la question n’est pas tranchée, mais les études empiriques permettent de conclure à une absence de différence significative entre ISR et investissement classique ». Nombreuses sont les études comme celle publiée en 2013 par Morningstar qui attestent de la performance des fonds ISR et talonnent même celle des fonds traditionnels. Toujours est-il que la définition même d’un ISR n’étant pas standardisée au niveau mondial, il est délicat, voire impossible, de comparer objectivement investissement classique et ISR et d’en tirer des conclusions dans un sens ou dans l’autre.

Une labellisation du marché pour une meilleure régulation…

Le 28 septembre 2015, Michel Sapin officialisait lors de la « Semaine de l’ISR » la création d’un label public ISR permettant aux investisseurs d’identifier simplement les fonds pratiquant l’investissement responsable. Notre ministre des Finances précisait d’ailleurs qu’il ne s’agirait pas « de donner une bonne image à un placement », mais bien de défendre « un résultat concret et mesurable pour orienter les investissements publics et privés vers l’ISR« . Attendons donc pour voir : si le principe est louable et nécessaire, son cahier des charges et les éléments pertinents le recouvrant en feront un atout, un frein ou… un nouvel artifice.

Le monde l’ISR n’en est qu’à ses débuts et ne représente qu’une part très limitée des investissements mondiaux. Il doit se structurer dans toutes ses composantes tout en conservant son originalité et son essence même pour éviter qu’ils ne soient utilisés à d’autres fins que celles pour lesquelles ils ont été conçus.

Pour accélérer son essor et en écho au récent Accord de Paris suite à la COP 21 nos politiques peuvent accompagner son développement : les fondations des ISR doivent dans un premier temps être consolidées pour rendre ce marché régulé et lisible (s’il est bien conçu le label public servira au marché français), mais le levier le plus significatif restera fiscal.

Si, dans un second temps, nos gouvernants français, européens, voire internationaux, adoptent une fiscalité avantageuse à l’égard des ISR, son essor n’en sera que plus marquant et plus probant dans la prise de conscience responsable et salutaire pour notre monde d’un nécessaire nouveau modèle de développement économique et social.

Par Patrick Lebihan, senior Manager du cabinet VERTUO Conseil

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