Les Echos : le 30 juin 2016 :

Après des siècles passés à unifier les pays composant le Royaume-Uni, et des siècles passés à former des alliances politiques, commerciales et financières avec ses voisins directs, jusqu’à intégrer l’Union européenne (UE), une part du Royaume-Uni (Angleterre et Pays de Galles) vient de décider de tourner la page.

Mais alors que le référendum est à peine sorti, et que les cendres de l’UE sont encore chaudes, de nouveaux accords commerciaux, économiques et financiers s’organisent déjà, pour prendre le pouvoir qui sera laissé derrière. Comment peuvent se décliner ces nouveaux jeux de pouvoir ?

Dans un premier temps, le Royaume-Uni doit utiliser l’Article 50 du traité européen, pour ouvrir les 2 années durant lesquelles aura lieu la négociation de ses modalités de sortie. Ce délai pourrait être réduit si un accord est trouvé au préalable ; mais cette hypothèse a peu de crédit aujourd’hui. Il serait peu constructif pour l’UE de favoriser le départ d’un de ses États membres en prenant le risque d’inciter les autres eurosceptiques à franchir le pas !

Ces accords revêtiront une importance capitale, car ce sont eux qui façonneront la nouvelle place du Royaume-Uni dans l’échiquier mondial, en renégociant ses accords commerciaux, ses accords douaniers, ceux de libre circulation et, enjeu colossal, en réaffirmant la souveraineté de l’Angleterre. Mais ces accords démontreront également l’autorité de l’UE, il est donc fort à parier qu’elle ne facilitera pas les négociations.

La répartition du pouvoir entre le Royaume-Uni et l’UE sera équilibrée par des décisions politiques externes comme celles que peuvent faire l’Irlande du Nord et l’Écosse si elles quittaient le Royaume-Uni pour rester dans l’Europe.

En effet, ces deux pays « unis » de longue date à l’Angleterre et au Pays de Galles envisagent eux de rester en Europe. Pour se faire, ils pourraient demander leur sortie du Royaume-Uni. L’UE a donc un bel atout dans sa manche en attirant ces deux pays dont leur entrée serait un échec historique pour le Royaume-Uni.

L’UE doit néanmoins prendre la mesure du désaveu porté par le Brexit, et proposer des décisions politiques majeures. D’ailleurs, un « Conclave » des 27 est proposé dès juillet pour « donner des orientations claires pour le futur de l’Europe ».

Cette première réunion sans le Royaume-Uni permettra de voir se dessiner les changements de pouvoirs au sein du Conseil européen. Au sein de ce conseil, le pouvoir d’un pays est déterminé en fonction de sa part dans la population totale de l’UE ; et un veto est opposable en réunissant 35 % de la population totale et 4 États membres.

Cela signifie que les alliances libérales d’hier, Royaume-Uni, Pays-Bas et Tchéquie qui courtisaient l’Allemagne pour utiliser ce droit de véto, et dépasser ce seuil, n’ont plus de sens. Cet arbitrage final ne sera donc plus laissé à l’Allemagne. Il leur faudra s’associer à des pays plus conservateurs. Et par jeux de domino, cette perte de pouvoir allemand, associé à la disparition du Triumvirat France, Allemagne, Royaume-Uni présente une opportunité pour la France d’augmenter son poids dans l’UE.

Mais le pouvoir du Royaume-Uni était loin de se limiter à son poids politique. Londres était la 1re place financière mondiale, selon le Global Financial Centres Index 18 de septembre 2015, mais le Brexit va supprimer son « Passeport » européen. Certains fonds d’investissement comme JP Morgan, et certaines banques d’affaires comme HSBC ont déjà annoncé le déplacement de leurs équipes vers d’autres places financières européennes.

Depuis les prémices du Brexit, les places financières européennes mettent en avant leurs atouts pour récupérer un maximum de ces organismes financiers. Paris, via « Paris Europlace », met en avant l’importance du pôle d’Asset Management parisien et ses 3 600 milliards d’euros gérés dans le monde.

Il essaye de faire oublier sa 37e place mondiale (GFCI18), en se vendant comme une « place financière globale » et « ville des entreprises très actives » via la présence des poids lourds du système financier mondial (BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole…). Il semble également que S&P ait mis sa confiance dans Paris en le qualifiant de « nouveau centre de gravité de la finance européenne ».

Pour finir, tous les coups étant permis, on avance même la qualité de vie française, car « Paris sera toujours Paris » ! Mais ces arguments peuvent ne pas suffire face à l’implantation de la Banque Centrale Européenne à Francfort, ainsi que sa 14e place mondiale (GFCI18), et le poids actuel de l’Allemagne dans la zone euro.

Surtout lorsque « Frankfurt Main Finance » rappelle la réalité de la fiscalité et du coût du travail en France, tout en mettant en place sur les réseaux sociaux et via hot line son explicite « Welcome to Frankfurt – What can we do for you? ».

Il ne faudrait pas oublier Dublin, ou Amsterdam qui présente des facilités de langue et de fiscalité (en constante diminution), et qui historiquement a toujours été liée à Londres. Ces places attirent déjà certaines banques, et entreprises de high-tech même si cela reste encore marginal dans les hautes sphères de la finance.

Une dernière place financière peut tirer son épingle du jeu : positionnée comme « succursale » de la City dans la gestion de fonds, possédant une expertise financière et multiculturelle énorme, ainsi qu’une fiscalité avantageuse, sans oublier une 19e place au classement mondial… le Luxembourg ! Évidemment, l’attractivité n’est pas la même que Paris… lorsque Paris « n’est pas en grève » plaisante intelligemment le directeur de « Luxembourg for Finance » !

Le Brexit, qui n’a pas encore commencé, entraine déjà des mouvements dans les positions des leaders européens politiques et financiers. Il est plausible que la France renforce son poids politique au sein de l’Europe, et profite du déclin de la City. Car l’enjeu financier est en fait surtout politique !

Et certains hommes politiques français ont montré des signes favorables en lançant en anglais dans le texte des « Welcome in Paris » et en proposant des travaux d’amélioration du quartier de la Défense ainsi que plus d’écoles bilingues dans Paris. Mais en réalité, les grands vainqueurs du Brexit sont les États-Unis et l’Asie qui voient un concurrent majeur reculer de 10 ans : diviser pour mieux régner… n’est-ce pas la première règle du pouvoir ?

Par Coralie Nicollet Simon, Consultante Senior du cabinet ADWAY

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s