Les Echos – 23 août 2016 :

Aberrant, l’article 50 du Traité de Lisbonne abandonne le processus juridique de sortie de l’Union européenne au sortant. L’empressement n’est pas d’actualité : les haut-le-cœur politiques de la rupture étant passés, c’est maintenant l’heure de conserver patiemment les intérêts britanniques. L’Union européenne attendra : elle l’a voulu.

L’agenda de ces dames

Si les dirigeants des institutions européennes répètent en boucle combien le vote britannique est irréversible et le marché commun un tout non négociable, Londres et Berlin ont toutefois une lecture commune du contexte. Leurs économies sont très liées et leurs agendas politiques internes les poussent à une communauté d’intérêts. Theresa May va matérialiser le rêve des « Brexiters », mais elle hérite d’un Royaume-Uni en recomposition politique et dont la souveraineté économique est incertaine.

Fonder une nouvelle stratégie commerciale est la mère de toutes ses politiques. Pour ce faire, elle a besoin de temps pour s’organiser et chercher de nouvelles perspectives aux échanges commerciaux britanniques. L’avantage procédural de l’article 50 est précaire : une fois activé, le rapport de force va s’inverser en faveur de Bruxelles. Le Royaume-Uni n’est pas encore prêt et aucune des options n’est claire, alors Theresa May donne du temps au temps. On aurait tort de la critiquer : elle applique le droit européen.

Cette tactique arrange aussi sa consœur chancelière. Angela Merkel est tombée de son piédestal : sa politique migratoire lui a coûté sa popularité et son aile droite. L’influence de « Mutti » sur la « Mitteleuropa » a été élimée par les murs et les barbelés qui ont provoqué l’effondrement de facto des accords de Schengen. L’Europe enchaîne les crises, l’Allemagne a des problèmes sécuritaires et les Allemands voteront en 2017. Alors, plus que jamais à la croisée des routes européennes, Angela Merkel ne peut être considérée, une nouvelle fois, comme celle qui déstabilise le continent.

Fuis-moi, je te suis…

Le populisme simpliste de la campagne s’est arrêté net sur la réalité géoéconomique : dans un monde enchevêtré d’accord commerciaux, on ne peut demeurer seul. Le principe de la séparation politique voté vient le temps de la continuité économique. Celle-ci va s’exercer en deux temps : lors des négociations où Londres aura pleinement accès au marché unique, puis après la séparation juridique avec l’Union européenne, où l’accès à ce marché est à négocier.

Être un État tiers (c’est-à-dire sans accord commercial avec l’Union européenne) ou négocier des accords sectoriels serait les deux options les plus incertaines pour l’économie britannique. L’ampleur du commerce avec les pays européens est telle que le Royaume-Uni serait perdant.

L’AELE (Association européenne de libre échange) est une autre option. Le retour de Londres dans cette organisation poserait deux problèmes. Celui du fonctionnement, puisque les décisions y sont prises à l’unanimité de ses membres (Norvège, Islande, Liechtenstein et Suisse), et celui des enjeux : la taille de l’économie britannique déséquilibrerait toute l’organisation. Liés à l’Union européenne dans un « Espace économique européen », où circulent librement biens, services, personnes et capitaux, ces pays appliquent en retour le droit européen.

Quitter l’Union européenne pour appliquer sa règlementation dans une autre organisation : voilà une option indéfendable ! Reste l’exception suisse. Membre de l’AELE, la Confédération a privilégié des accords bilatéraux plutôt que d’adhérer à cet espace. Ce libre échange sur mesure serait une option réaliste pour Londres : être dehors, tout en gardant assez de liens dedans…

D’ici là, il est urgent d’attendre ! Le soutien allemand et les échéances électorales de 2017 en France et en Allemagne nourrissent cet attentisme. Pêché d’orgueil d’une Union qui se voulait un horizon indépassable pour tout un continent, l’article 50 du Traité de Lisbonne produit une incertitude stérile qui discrédite des institutions et un projet européen dépassés par les crises successives.

Par Pierre Theobald, Consultant Senior chez Vertuo Conseil

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