Les Echos – 13 décembre 2016 :

Souvenez-vous l’été dernier, au Royaume-Uni, le résultat du référendum annonçait la volonté des électeurs de faire sécession avec l’Union européenne. Les raisons de ce choix sont multiples : lassitude générale de la politique intérieure, sentiment d’être tiré vers le bas par une Union engourdie économiquement, crise migratoire au sein de l’UE, menace d’attaques terroristes…

La chute vertigineuse (-15 %) de la valeur de la livre sterling depuis l’annonce du Brexit est un indice de la violence du coup porté à l’économie nationale. Au-delà du bouleversement général, un ensemble d’entreprises que le Royaume-Uni a choyé est particulièrement exposé au climat d’incertitude générale : les « tech startups ». Structures naissantes et fragiles, elles sont avides de financements, fuel de leur développement. Désormais, la question de leur avenir dans le paysage économique est posée : un deuxième choc menace, celui d’un Techxit.

Le phénomène des « tech startups » et nos voisins anglais.

Alimenté par des exemples de belles réussites (Spotify, Blablacar, Transferwise), le phénomène des « tech startups » est sous le feu des projecteurs depuis plusieurs années. Ces entreprises embryonnaires naissent autour de l’idée de révolutionner, par l’innovation via les technologies numériques, la façon d’offrir un produit ou un service au sein d’un secteur d’activité. En quelques mois, elles peuvent connaitre un développement fulgurant pour se transformer en multinationales florissantes. Elles cristallisent l’intérêt des grands groupes qui redoutent de voir leur position dominante et leurs business models vieillissants voler en éclat au profit de ces jeunes pousses qui placent le prix et la qualité du produit ou du service offert au centre de leur chaîne de valeur.

À l’échelle de l’Union européenne, nos voisins anglais comptent le plus grand nombre de « licornes », ces startups dont la valorisation dépasse le milliard de dollars. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en avril 2016, le Royaume-Uni compte 18 licornes (39,6 milliards de dollars de valorisation) contre 7 pour la Suède (31,1 M$), 6 pour l’Allemagne (20,8 M$) et 3 pour la France (7,2 M$). Cet écart entre le premier du classement et les autres s’explique par la mise en place d’une politique favorable à l’émergence et au développement de ces entreprises chez nos voisins anglo-saxons : défiscalisation, accompagnement, évènements, campagnes de communication, etc. Londres, notamment, a su tirer avantage de sa situation de capitale financière de l’Europe. Elle, qui rassemble les sièges de nombreux grands groupes bancaires et financiers internationaux, a favorisé le développement de nombreuses « FinTech », startups qui misent sur les technologies numériques pour révolutionner l’univers de la finance (estimées à 500 à travers le pays).

Des incertitudes face à des forces.

Aujourd’hui, la Grande-Bretagne attire 40 % des capitaux investis dans les « FinTech » en Europe. Bien que le processus de sortie de l’Union européenne n’ait pas encore commencé, le Brexit menace l’image attrayante du Royaume-Uni. La monnaie est fortement affaiblie et l’accès au marché unique risque de ne plus être aussi simple, tant d’incertitudes qui peuvent les amener à revoir leurs projections de croissance… Pour les Fintech basées en Grande-Bretagne, par exemple, il se peut que dorénavant les demandes d’agréments qui autorisent des établissements à mener des opérations de banque sur le marché européen puissent ne plus être délivrées.

Rappelons que la stratégie européenne, fondée sur le traité de Rome de 1985, s’est donnée pour but d’établir un marché bancaire unifié sur les principes de reconnaissance mutuelle de normes financières, de surveillance, et de l’agrément bancaire unique valable pour toute la Communauté. D’autre part, le Fond Européen d’Investissement (FEI) joue un rôle important dans le financement et les aides aux startups. Les jeunes pousses anglaises continueront-elles, pour un temps au moins, à bénéficier de ces aides ?

Sur une note plus positive, Index Ventures et Baillie Gifford, les deux sociétés de placement qui ont investi dans le plus grand nombre de startups européennes (11 pour le premier et 7 pour le second), sont basées au Royaume-Uni. L’exemple de Revolut : l’application anglaise star du transfert de devises, qui a levé 6,75 millions de livres auprès de Ribbit Capital (USA) en juillet 2016, soit après l’annonce du Brexit est également un signe positif fort.

Vers une délocalisation au profit d’une autre capitale européenne ?

Gardons en tête que le secteur des tech startups est, par essence, dynamique et qu’une bonne idée reste une bonne idée que ce soit avant ou après le Brexit. Les startups basées outre-Manche ne sont pas sans alternatives, elles entrent dans une zone de turbulences particulièrement importante dont les impacts dépendront des accords bilatéraux entre l’Union européenne et le Royaume-Uni.

Cependant, la menace d’un « Techxit » est réelle : la fuite des idées et des cerveaux maitrisant les technologies numériques. Dans la semaine qui a suivi l’annonce du résultat du référendum, un camion publicitaire sur lequel nous pouvions lire « chères startups, restez calmes et venez à Berlin » faisait le tour de Londres. Le ton est donné, les pépites offrent la perspective de création d’emplois, de croissance, de richesse nationale et de rayonnement à l’international. Autant d’éléments qui sont plus que jamais un enjeu pour l’économie de chaque pays.

Berlin se distingue par la réussite de ses startups en matière d’e-commerce et semble bien placée pour en attirer de nouvelles. L’Allemagne (Auto1 Group, Hello Fresh) est le seul pays, avec le Royaume-Uni (Anaplan, blippar), à compter deux licornes parmi les dix nouvelles qui ont émergé en Europe. L’Allemagne a également été le moteur du marché commun depuis sa création en 1957, de quoi attirer les entrepreneurs.

Paris pourrait devenir la nouvelle porte d’entrée des startups anglaises sur l’Europe. La capitale française, au-delà de sa proximité géographique, dispose de deux gigantesques incubateurs (Le Cargo et Station F) infrastructures favorables au développement des pépites. En revanche, le pays est connu pour souffrir d’un environnement complexe en matière de lois, de taxes et d’imposition sur les sociétés.

Les alternatives en Europe existent : l' »European Digital City Index » dresse un portrait des différentes capitales européennes en fonction du soutien qu’elles offrent aux « digital entrepreneurs ». Nous y retrouvons des critères tels que l’accès au financement, l’environnement global pour les affaires, les infrastructures digitales… Au-delà de Paris (6e) et Berlin (7e), Amsterdam se place en deuxième position juste derrière Londres, puis Stockholm (3e), Helsinki (4e), Copenhague (5e)…

Loin du cataclysme redouté par certains.

Pour l’instant, nous sommes loin d’une hémorragie. Passé l’effet d’annonce, il n’y a pas eu de mouvement de panique généralisée qui aurait poussé toutes les startups à quitter le Royaume-Uni du jour au lendemain. La position adoptée est d’attendre et de voir.

Si l’avenir des startups outre-Manche est une question intéressante, celle de l’avenir géopolitique du Royaume-Uni en est une autre ! La guerre de séduction pourrait bien être intestine : l’Irlande du Nord et la République d’Irlande parlent de se rapprocher et de quitter le royaume, l’Écosse voit ses rêves d’indépendance relancés avec en tête l’idée de rester au sein de l’Union européenne. Si ces pays restent membres de l’Union européenne, la liste des prétendants pour les startups change… La seule certitude que nous pouvons avoir aujourd’hui est que celui qui voudra attirer ces entreprises devra parvenir à faire bouger le cadre en matière de culture entrepreneuriale, d’infrastructures digitales, de droit du travail, et de fiscalité.

Par Alexandre Simoni, consultant senior du cabinet ADWAY

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