Les Echos – 23 janvier 2017 :

Quinze ans après son adhésion à l’OMC, la Chine apparaît comme la puissance commerciale-clé de la mondialisation. Admise à reculons dans le libre échange mondial, son statut particulier d’économie non marchande devait expirer une fois les réformes attendues réalisées.

Entre temps, l’Union européenne (UE) a subi les crises économiques et la désindustrialisation, laissant la Chine développer une puissance commerciale qui la place aujourd’hui en position de force. Or, sa conformité aux engagements de l’OMC laisse à désirer et défavorise les entreprises européennes. L’UE est au pied du mur.

Une approche commune impossible

La mise en oeuvre de moyens de défense commerciaux pour l’UE est discutée dans les institutions européennes depuis plusieurs années : l’échéance du changement de statut chinois est un risque pour de nombreux secteurs de l’économie européenne.

Le Conseil européen du 21 octobre 2016 a rappelé dans ses conclusions la nécessité de trouver un consensus entre les États membres sur ce sujet. C’est là toute la question, car le blocage européen est patent. Doter l’UE d’instruments de lutte antidumping plus efficaces n’est pas nécessaire pour toutes les capitales du continent. Certains pays du nord, dont le Royaume-Uni, assument une tradition libre-échangiste et se méfient de signaux négatifs, qui pourraient conduire à des rétorsions commerciales.

La coutume du « droit moindre » cristallise les oppositions entre Européens. Cette règle consiste à instaurer un droit qui corrige le prix du produit importé, comme si les conditions de concurrence étaient loyales. La menace est donc très faible. Cette approche accommodante des Européens ne produit aucun effet dissuasif : la priorité de l’UE c’est la continuité commerciale avec Pékin.

Vers une approche pro active de la Commission européenne ?

Jusqu’à présent, l’UE pouvait arguer de l’interventionnisme étatique pour justifier de barrières douanières face aux produits chinois. Le prix, faussé par l’État, offrait donc la justification nécessaire à une mesure protectionniste. Cette approche, qui fait l’actualité de la sidérurgie européenne, va devoir évoluer. Mais, faute de consensus entre ses membres, l’UE ne pourra pas développer de législation plus protectrice.

L’un des axes de réformes possibles, tel que porté par la Commission européenne, serait d’inverser la charge de la preuve en matière de dumping : l’UE devrait alors prouver le dumping et non plus Pékin. Cette nouvelle approche va pousser la Commission européenne à de profondes études sur les marchés et les entreprises avec pour objectif de documenter les anomalies commerciales pour peser sur la Chine. Cette méthode de lutte antidumping reste suspendue à l’accord des institutions européennes et devra faire ses preuves en pratique.

Néanmoins, il s’agit d’une approche constructive, qui pallie la division des États membres. Cela ne suffira pas à régler le clivage idéologique sous-jacent : la relation au libre échange est différente selon les États membres.

Expansionnisme chinois en Europe

En parallèle des questions douanières, les entreprises chinoises investissent massivement en Europe. Deux problèmes en découlent : la nature des actifs cédés et la réciprocité. Ainsi, l’Allemagne a vu Kuka, un spécialiste de la robotique industrielle, passer sous pavillon chinois.

Et les actionnaires allemands semblent séduits par les capitaux chinois : Sanan Optoelectronics serait en discussion pour racheter le Bavarois Osram. Berlin a toutefois posé une limite cet été, avec la tentative de rachat d’Aixtron par Fujian Grand Chip Investments. Au motif d’intérêts stratégiques liés à la défense, la chancellerie a finalement bloqué l’opération pour garder l’entreprise de semi-conducteurs sous capitaux européens.

L’appétit chinois pour les firmes européennes de haute technologie tend à s’affirmer, ce qui pose une question de sécurité économique. Le départ de centres de décisions et de production de haut niveau pourrait coûter cher aux économies européennes.

La France n’est pas en reste, après la prise de contrôle du Club Med, Fosun visait cet été le capital de la Compagnie des Alpes, suscitant l’intervention du ministre de l’Économie pour garantir l’engagement de la Caisse des Dépôts au capital de l’opérateur de remontées mécaniques et de parcs d’attractions.

La réciprocité avec l’économie chinoise laisse également à désirer. Régulièrement dénoncée par l’UE, l’intervention de l’État chinois dans son économie est loin des standards de l’OMC et alimente une concurrence déloyale, dont pâtissent les entreprises européennes sur le marché chinois. Le libre échange en est donc faussé. À cela s’ajoutent une protection des droits de propriété intellectuels particulièrement faible, une position dominante des entreprises publiques et un accès limité aux marchés publics chinois.

Le chemin est encore long pour atteindre la réciprocité dans les échanges sino-européens. L’idéal libre-échangiste d’économies réciproquement ouvertes s’apparente d’abord à une utopie : la Chine a tout intérêt à préserver son marché intérieur et s’approprier les technologies qui lui manquent pour asseoir sa puissance économique. L’UE devrait s’en inspirer : ce préalable permettrait d’envisager une relation commerciale plus équilibrée.

Réguler pour ne pas subir : c’est l’unique choix pour les Européens. Mais ici, tout est dans la proportion et en la matière, l’UE est contrainte au moins-disant. Le droit européen ne protège pas suffisamment le marché commun et Pékin en profite. Plus que jamais d’actualité, la gestion du libre échange sino-européen exige une posture ferme de la part des vingt-huit.

Par Pierre Theobald, Consultant Senior chez Vertuo Conseil

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