Les Echos – 19 décembre 2016 :

Au premier semestre 2016, en France, les paris sportifs en ligne ont généré 1,1 milliard d’euros de mise. Un montant record depuis la mise en place le 8 juin 2010, de l’Autorité de régulation des Jeux en ligne dont un des objectifs est de protéger les populations vulnérables et lutter contre l’addiction.

L’évolution du marché des jeux en ligne

L’Autorité de régulation des jeux en ligne (ARJEL) est une institution administrative indépendante créée en 2010 par la loi relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation des jeux d’argent en ligne. Plus précisément, l’ARJEL répond à trois missions majeures : délivrer les licences aux opérateurs souhaitant proposer leurs services sur le marché français, lutter contre les conduites néfastes comme l’addiction des joueurs, les sites illégaux, la fraude ou le blanchiment, et enfin de s’assurer de la conformité des opérations de jeux. Cette ouverture à la concurrence concerne les paris hippiques, les paris sportifs et le poker.
Ainsi, une personne vivant sur le sol français, qui souhaite réaliser des paris en ligne, ne peut jouer que sur des opérateurs ayant reçu une licence de l’ARJEL. On compte aujourd’hui seize sites internet autorisés à proposer un service de jeu en ligne en France, dont douze dédiés uniquement aux paris sportifs et les quatre autres aux jeux de cercle.

Parallèlement, le nombre de parieurs en ligne n’a pas cessé d’augmenter depuis 2010. Selon le dernier rapport trimestriel de l’institution, on compte en juillet dernier 290 000 comptes de joueurs actifs chaque semaine contre 195 000 à la même période un an avant, soit une progression de 34 %. Au niveau des mises, l’évolution est plus spectaculaire une hausse de 47 % entre les premiers semestres de 2015 et 2016 permettant d’atteindre un niveau historique de 1.1 milliard d’euros. Le produit brut des jeux a quant à lui atteint 172 millions d’euros, soit une hausse de 37 % par rapport à 2015.

L’addiction aux jeux de plus en plus forte

Derrière les chiffres positifs se cache une autre réalité. L’ARJEL avait pour objectif premier de maîtriser les problèmes dus aux jeux excessifs. Force est de constater, 6 ans après son introduction, que les résultats sont mitigés. En effet selon les notes de l’Observatoire des jeux (OBJ) d’avril 2015, « le nombre de joueurs excessifs, en grande difficulté avec leur activité, est resté stable, mais celui des joueurs à « risque modéré » de dommages liés à leur activité ludique s’est notablement accru ». Un autre fondement de la loi ARJEL est l’interdiction des jeux aux mineurs. L’OBJ dresse un constat alarmant de la situation : près d’un jeune mineur (âgé de 15 à 17 ans) sur trois joue, et plus d’un dixième de ces joueurs souffre d’addiction, ce malgré les contrôles d’identité mis en place lors de l’inscrip-tion sur un site agréé.

Cette augmentation des joueurs à risque est le résultat de plusieurs facteurs : des campagnes de publicité agressives – stades de football, transports en commun, télévision – des opérateurs autorisés par l’État ; d’une offre de plus en plus variée ; et aussi d’un système de parrainage rémunérateur profitant à une poignée de parieurs très connus sur les réseaux sociaux.

Enfin, le rapport indique aussi qu’il serait « crucial » de repérer assez tôt les joueurs à risque et de proposer des formes d’interventions préventives. Aujourd’hui, un joueur n’est aidé uniquement que s’il fait personnellement la démarche de fermer son compte ou de contacter lui-même les organismes d’aide aux joueurs excessifs. Aucune restriction automatique ou limitation de mise de la part des bookmakers n’est appliquée pour les joueurs à risque contrairement aux joueurs gagnants sur le long terme. Ces derniers se tournent généralement vers les sites de paris étrangers en dehors du périmètre réglementaire de l’ARJEL, des sites considérés comme illégaux.

Le jeu illégal

L’un des principes majeurs de loi de 2010 est de lutter contre l’offre illégale afin de protéger les parieurs français contre des bookmakers peu scrupuleux. Depuis sa mise en place, l’offre illégale est effectivement moins accessible notamment grâce aux blocages par géolocalisation. Mais de plus en plus de joueurs arrivent à contourner la loi et y trouvent leur compte du fait de la limitation de mise pratiquement inexistante, d’une rentabilité largement plus intéressante d’une offre encore plus variée et d’une inscrip-tion largement moins compliquée qu’en France. En effet, hors ARJEL, les parieurs ne sont pas obligés de fournir leur relevé d’identité bancaire au bookmaker lors de l’inscrip-tion.

Par conséquent, les sites agréés par l’ARJEL s’engagent à limiter le Taux de retour aux Joueurs (TRJ) – proportion de somme gagnée par le joueur par rapport à la totalité de sa mise – à un maximum de 85 %. Alors qu’à l’étranger il est de 95 % sur les meilleurs bookmakers. Ce qui explique que pour un même type de pari, l’espérance de gain est plus élevée à l’étranger qu’en France. Du côté des parieurs professionnels ayant connu la période pré ARJEL, c’est le même son de cloche : « En France il est impossible de gagner sur le long terme, le retour sur investissement est trop faible et les bookmakers nous empêchent de miser les sommes que nous souhaitons » nous indique Cédric, parieur professionnel depuis une dizaine d’années. Les limitations de mise et les interdictions de jeu sont régulières pour les parieurs gagnants, car un parieur avec un solde positif est un parieur qui n’est pas rentable pour l’opérateur. Les joueurs exclus pour des raisons illégitimes ont rarement gain de cause, car l’ARJEL ne peut rien faire.

L’objectif de la limitation du TRJ est de réduire l’addiction au jeu et le blanchiment d’argent. Selon différentes études réalisées au Canada « un taux de retour élevé est une manière efficace de renforcer la persistance à jouer (LEBLON 2004) ». Mais il est très difficile, voire impossible à démontrer sur un plan méthodologique qu’il existe un lien entre taux de retour élevé et addiction. Les opérateurs agréés souhaitent faire augmenter ce taux afin d’attirer plus de joueurs notamment ceux qui se tournent vers l’offre illégale, en vain.

La fiscalité des jeux

Après l’adoption « des boites noires » de la loi Renseignement permettant la détection de comportements menant au terrorisme, le gouvernement a proposé l’année dernière à l’ARJEL de collecter toutes les données comportementales de tous les joueurs identifiés sur les sites légaux. Ceci afin de mener des études statistiques qui faciliteraient l’identification des joueurs à risque. Concrètement, les données qui seraient transmises par les opérateurs ne seraient utilisées qu’à des fins de santé publique. Pour les joueurs, cela impliquerait de fournir de plus en plus d’informations personnelles à l’ouverture d’un compte de jeu et un sentiment d’être surveillé en permanence.

Néanmoins cela pourrait être une solution pour limiter les profils endettés et laisser pratiquer les joueurs professionnels gagnants. Cependant, une réduction globale des mises entraînerait une baisse des revenus fiscaux de l’État générés par le jeu en ligne. En effet, les opérateurs reversent près de 8 % de chaque mise collectée, qu’elle soit gagnante ou perdante. Par conséquent nous pourrions nous interroger sur l’intérêt réel de l’État à réduire le jeu excessif quand nous savons que lui-même a encouragé les jeux d’argent en ligne pour conserver ses recettes fiscales suite à l’ouverture du marché à la concurrence.

Par Saint-Aubin Tchokokam consultant du cabinet ADWAY

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