La Tribune – 19 avril 2017 :

Plus une population connait la technique des sondages et se trouve exposée aux résultats, plus les résultats sont biaisés. Comment faire ?

Malgré leur robustesse historique, les sondages d’opinion pré-électoraux ont une grosse faille : les sondés ont leur libre arbitre, peuvent mentir, changer d’avis, tromper sur leurs votes passés. Les exemples récents au Royaume-Uni et aux États-Unis montrent qu’une proportion non négligeable de la population, soit n’est pas représentée dans les échantillons sondés et est donc difficile à redresser, soit change son intention vote au dernier moment en fonction de facteurs immédiats ou de façon volontaire (le fait même de baser les sondages sur des échantillons statistiques rend difficile de tracer les raisons d’un tel changement).

Et si la surabondance de sondages les avait rendus obsolètes ? Et si on se trouvait face à un paradoxe, que je définirais comme suit : « plus une population connait la technique des sondages et est exposée aux résultats, plus les résultats sont biaisés » ?

L’exposition intense ne résiste pas aux biais et aux filtrages

De plus, la publication continue et l’exposition nationale des études d’opinion se heurtent à deux phénomènes psychologiques qui s’alimentent l’un l’autre : le biais de confirmation fait qu’une personne a tendance à privilégier les informations qui vont dans le sens de ses idées et de ses hypothèses ; en même temps les bulles de filtrage font qu’une personne tend à sélectionner les sources informatrices qui lui ressemblent et sont donc prédisposées à être d’accord avec elle (que ce soit par les amis sur les réseaux sociaux, mais aussi par le choix d’une source traditionnelle d’information, avec sa ligne éditoriale connue du public).

D’autres outils de prédiction peuvent émerger face aux incertitudes et aux échantillons biaisés, et celui que je pense le plus pertinent est un de ceux qui m’aurait paru incongru il y a encore un an : les paris en ligne.

Évidemment ce genre de pratiques est théoriquement interdite en France, où la Française des Jeux et casinos se partagent les jeux de hasard, et PMU, FdJ et sites de paris en ligne agréés par l’ARJEL se partagent les paris sportifs. Mais d’autres pays ont une législation beaucoup plus souple (quand elle existe !), et il est possible de parier sur à peu près n’importe quel événement futur.

L’élection est-elle une course de chevaux ?

Le premier type de pari ressemble tout simplement à ce qu’on peut voir dans les hippodromes. Chaque candidat a une cote, qui varie continuellement. Celle-ci est calculée par des spécialistes aidés d’ordinateurs, qui peuvent intégrer dans leurs calculs des sondages, des facteurs socio-économiques, les événements récents, les résultats des consultations précédentes, et les paris déjà enregistrés.

Sur cette copie d’écran d’un agrégateur de cotes sur différents sites de paris en ligne, voici ce qu’on pouvait trouver le 18 avril au soir

Par exemple, si un parieur mise une somme (probablement en livres sterling car la majorité de ces sites sont situés au Royaume-Uni) sur Emmanuel Macron ce soir-là, et qu’il est élu au soir du 7 mai, il récupérera sa mise initiale, augmentée d’environ le montant de celle-ci (de 5/6 à 11/10 suivant les différents sites). Évidemment s’il ne devient pas président, il perdra définitivement sa mise initiale. Au vu de ce tableau, une personne très chanceuse ou très visionnaire pourrait gagner jusqu’à 1000 fois sa mise en cas de victoire de Nicolas Dupont-Aignan.

Un bookmaker devra donc arbitrer entre l’augmentation de ses cotes afin d’attirer les parieurs potentiels sur son site, et leur diminution afin de ne pas payer trop les vainqueurs et préserver son bénéfice. Le mécanisme a donc tendance à l’autorégulation, et c’est pourquoi on constate sur ce tableau une sorte de consensus sur les cotes, les différences entre les trois candidats les mieux cotés étant marginales, les sites se battant entre eux à coups de publicités et d’offres promotionnelles.

Pour une opinion comme pour un produit financier : acheter bas, vendre haut

Le deuxième type de pari que j’ai trouvé est analogue au fonctionnement de la bourse. Le site est un marché d’échange de produits qui fonctionnent comme des actions. Un produit Yes sera payé 1$ au soir de l’élection si le candidat qu’il représente remporte l’élection, et 0 dans le cas contraire. Inversement, un produit No vaudra 1$ en cas de défaite et rien en cas de victoire. Son prix peut donc fluctuer entre 0 et 1$, exprimé en cents.

Ici ce sont les parieurs eux-mêmes qui fixent leur prix. Si un parieur possède l’action d’un candidat et pense qu’il ne sera pas élu, il peut la vendre à un autre, à condition que leurs prix de vente et d’achat soient équivalents. Mais si tous les vendeurs veulent un prix que les acheteurs ne sont pas prêts à payer, aucune transaction n’a lieu. La cote affichée est donc le prix de la dernière transaction, et représente donc un consensus de marché sur la probabilité de victoire de tel ou tel candidat.

Si on suit la cote de François Fillon sur les 3 derniers mois, on obtient ce graphique

Un parieur pourra donc enregistrer un bénéfice ou une perte bien avant l’élection. En achetant des actions Yes de ce candidat le 5 février et en les revendant le 21 février, j’aurais gagné environ deux fois ma mise de départ, sans même tenir compte des résultats du 7 mai. On peut donc jouer soit en faisant une prédiction sur le résultat final, ou bien simplement en prédisant une tendance sur une période donnée.

L’objectivité des individus peut être motivée par le gain

Dans les deux cas ci-dessus, les biais psychologiques qu’on peut rencontrer face aux sondages d’opinion et leurs résultats sont pondérés car les acteurs n’ont pas d’intérêt à miser sur le résultat qu’ils souhaitent, mais sur le résultat qu’ils pensent qu’il va arriver.

Un système de prédiction basé sur l’appât du gain parait donc moins sujet à la manipulation, volontaire ou involontaire, les parieurs n’ayant pas d’intérêt à jouer ce jeu. Mais il pose une question morale difficile, celle de payer pour donner son opinion.

Par Brice Guérin consultant Senior du cabinet ADWAY

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