Les Echos – 16 juin 2017 :

Réchauffement climatique, montée du niveau des océans, tempêtes et autres évènements surnaturels… les alertes lancées par la communauté scientifique face à une présence accrue de CO2 dans l’atmosphère se font de plus en plus pressantes.

Les populations sont, bien entendu, les premières victimes du dérèglement climatique. Les conséquences sociales peuvent d’ailleurs se transformer en crises politiques lorsque des périodes de sécheresse aggravées entrainent le déplacement de millions d’individus. Si, pour le moment, les pays développés échappent en partie à ces aspects politico-sociaux dus au changement climatique, les risques économiques et financiers sont bien présents. Avant même de mettre en oeuvre des mesures visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, ce sont les modalités de transition vers une économie « bas-carbone » qui inquiètent.

Une transition énergétique à risque systémique ?

La transition d’un modèle économique fondé sur des énergies à haut bilan carbone vers un modèle économique reposant sur des énergies vertes remettra-t-elle en cause le modèle de croissance, la rentabilité de certains secteurs de telle sorte que la stabilité financière elle-même se verra impactée ? En février 2016, l’European Systemic Risk Board (ESRB) publiait un rapport intitulé « Too late, too sudden: Transition to a law-carbon economy and systemic risk ».

En délaissant certains secteurs (ceux directement ou indirectement impactés par une fiscalité environnementale), une transition trop soudaine et rapide entrainerait une dévaluation subite des actifs adossés à des activités polluantes. Les investisseurs risqueraient alors de prendre de plein fouet les pertes financières. À la vue des interactions qui existent au sein de la sphère financière, les pertes subies ne tarderaient pas à se répandre entre les différents acteurs avec des conséquences attendues à l’image de celles connues suite à la crise financière de 2008.

Comment gérer le risque de transition ?

L’édiction de mesures pour lutter contre le réchauffement climatique est à la main des gouvernements, charge à eux, donc, de donner le rythme d’une transition énergétique progressive, nécessaire pour la planète et ne bouleversant pas d’un seul coup le modèle de croissance actuel. En matière écologique, les investisseurs financiers réagissent d’ailleurs plutôt a posteriori qu’ex ante des différentes lois ou normes adoptées par les gouvernements ou organismes supranationaux.

Il s’agit dès lors, pour les acteurs financiers, d’une part de gérer les investissements de manière à suivre les tendances écologiques en termes d’orientation énergétique (par exemple, en se dégageant des investissements liés au charbon comme l’ont fait la plupart des banques françaises tout du moins), d’autre part d’évaluer les risques de transition attachés à leurs positions actuelles. De ce fait, tous les investisseurs ne sont pas égaux face à la gestion des risques climatiques. Selon leurs implantations géographiques et selon les investisseurs (banques, fonds d’investissement, compagnies d’assurance, caisses de retraite…), les attentes des régulateurs locaux ne sont pas les mêmes.

En mars 2017, l’ACPR publiait une étude sur l’évaluation des risques liés au changement climatique pour le secteur bancaire. D’après l’autorité, les grandes banques françaises auraient, au moins, commencé à plancher sur des mesures d’identification de ces risques. Celles-ci ont donc entrepris de dresser des cartographies sectorielles afin d’évaluer la sensibilité des activités face à la transition énergétique. Une prochaine étape pourrait être l’élaboration de « stress-tests climatiques » recoupant divers scénarios (une transition progressive avec un horizon lointain vs une transition subite avec un horizon proche).

Mais alors, des questions, non pas sans difficulté, se posent concernant la mesure du risque de transition : quel historique de données, quelles données sectorielles suffisamment granulaires ? Pour autant, la complexité de l’évaluation du risque de transition ne doit pas masquer un enjeu encore plus majeur : celui du risque de pertes liées à la poursuite du réchauffement climatique. Pertes qui pourraient être, par ailleurs, d’autant plus conséquentes que la transition énergétique est lente.

Évaluer les pertes potentielles causées par le dérèglement climatique

Certes, des assurances couvrant les pertes matérielles induites par des phénomènes déclarés « catastrophes naturelles » existent. Les assureurs sont, d’ailleurs, de plus en plus sollicités pour faire face à ces évènements « exceptionnels » et doivent décider d’adapter leurs stratégies en termes de révision des primes collectées ou d’indemnisation des pertes subies. Néanmoins cette couverture ne pouvant être parfaite, les investisseurs ne peuvent se dédouaner de mesurer les pertes occasionnées si les émissions de gaz à effet de serre ne se réduisent pas. Qui plus est, les acteurs financiers sont bien trop liés entre eux pour laisser, uniquement, à l’un d’eux le défi de mesurer au mieux le risque de pertes liées au changement climatique.

Dans un article du 20 février 2017, Le Monde relayait une étude de la revue Nature Climate Change selon laquelle les actifs financiers mondiaux seraient surévalués de pas moins de 2 350 milliards d’euros du fait de la non-prise en compte des impacts dans la mesure où le dérèglement climatique se poursuit. Quels seraient, alors, les risques de propagation remettant en cause la stabilité financière mondiale ?

Si des cartographies représentant les zones géographiques sensibles face au changement climatique existent, l’appréhension du risque de perte reste un travail ardu. Les acteurs ne disposant, là encore, que de peu d’historique pour évaluer les probabilités de réalisation d’évènements surnaturels en vue d’élaborer des stress tests.

Un risque global ne peut être géré qu’au global

Si certaines zones géographiques sont plus sensibles au réchauffement climatique que d’autres, le dérèglement climatique est, lui, bien global. Au vu de la facilité qu’ont les conséquences des crises (climatiques, financières ou autres) à se propager, la considération du risque climatique nécessite une implication de l’ensemble des acteurs au niveau mondial et non pas seulement au niveau français ou européen. Cette imbrication « risque climatique/risque financier » est d’autant plus criante que les politiques décidées sur ces sujets vont souvent de pair.

Ainsi, lorsque le président américain, Donald Trump, réitère sa volonté de mettre fin à des régulations financières jugées contraignantes vis-à-vis de la croissance américaine et de l’emploi de ses citoyens, des arguments identiques sont avancés pour ne pas faire appliquer des mesures environnementales comme celles prévues par l’Accord de Paris (COP21). Sur un tout autre continent, le ciel de Pékin risque de rester aussi pollué que le shadow banking chinois n’est obscur…

Juliette Guerin,  Consultante en risque management du cabinet VERTUO Conseil

Sources :

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