Les Echos – 23 novembre 2017 :

Le modèle économique de la banque traditionnelle étant attaqué de toute part, son salut pourrait provenir de l’opportunité offerte par la mutation profonde de la société, mutation forcée par l’accélération du changement climatique.

N’en déplaise aux derniers climato-sceptiques, le réchauffement de la planète oblige les sociétés et les économies à se repenser en profondeur pour continuer à exister. C’est donc une phase d’adaptation de nos modes de vie qui s’ouvre désormais à nous, et cette adaptation passe nécessairement par une transformation énergétique globale, depuis notre culture de l’énergie pas chère autorisant certains gâchis jusqu’à notre approche industrielle du cycle de consommation (production, acheminement, stockage, usage, recyclage). Il convient donc d’étudier le financement de cette transformation dont le coût s’avère encore difficile à estimer aujourd’hui – la seule certitude concerne celle sur l’état des finances publiques qui ne seront à peu près d’aucune aide significative au secteur privé.

Quel rôle vont jouer les banques dans cette transformation ? Abordée sous l’angle de la prise de risques qui demeure une des clés de la rentabilité bancaire, la question… ne se pose finalement plus. Car dans un scénario « passif » où les banques resteraient spectatrices, l’étude publiée mi-mars par la Banque de France a montré l’ampleur des pertes financières que pouvait faire courir le réchauffement climatique. Et à l’inverse, dans un scénario « actif » où les banques contribueraient de façon dynamique à la transformation énergétique, la prise de risque serait également considérable puisque par définition elle consisterait à financer l’inconnue : une économie bas carbone, à savoir de nouveaux secteurs, de nouveaux acteurs, de nouvelles activités innovantes répondant à des critères de rentabilité rendant caduques les grilles d’analyses actuelles.

C’est pourtant sur ce scénario actif que les banques sont invitées à s’engager. Ébranlées par des conditions de marché adverses (parmi lesquelles figurent en bonne place les contraintes réglementaires sur la structure financière, les dernières ouvertures de marchés à de nouveaux entrants, le challenge technologique galopant, leur rentabilité faible sous dopage monétaire de la BCE, etc.), une de leurs portes de sortie réside dans la conquête de nouveaux marchés ouverts par la transformation énergétique, une conquête que rend possible leur traditionnelle expertise métier et la connaissance fondamentale des besoins de leurs clients (trésorerie, paiements, ressources de long terme, etc.).

Quelques étapes symboliques ont déjà été franchies sur la voie de la « finance climat ». Les acteurs financiers français se sont collectivement désengagés des marchés de financement de centrales de production d’électricité à partir du charbon. Une décision peu engageante ? Certainement pas quand on voit la manne que représente le secteur chinois. Cette perte de marché n’est que très partiellement compensée par la commercialisation de titres labellisés ISR qui soutiennent des branches vertueuses de l’économie. La gestion d’actifs ne se focalise pas uniquement sur ce label ; elle surfe sur les nouvelles émissions de green bonds souverains et opère progressivement un retrait du secteur charbonnier américain, en déroute financière et de surcroît plutôt néfaste pour l’image que cherchent à véhiculer les investisseurs. Ces revirements sont, d’une certaine manière, le reflet de la mise en application anticipée de l’article 173 de la loi de transition énergétique de 2015 qui contraint les acteurs financiers à exposer leur stratégie face aux risques climatiques.

Des étapes certes significatives, mais bel et bien symboliques, car d’autres travaux, bien plus colossaux, sont encore à venir. Sous l’impulsion d’une émanation du G20, la Task Force on Climate-related Financial Disclosures, qui a émis plusieurs recommandations soutenues par le FSB incitant les institutions à davantage intégrer les questions environnementales dans leur stratégie et leur communication, les acteurs financiers ont entamé une évolution sensible de leur paradigme financier – c’est surtout vrai pour les assureurs déjà exposés à l’indemnisation de catastrophes naturelles accentuées par le réchauffement climatique, un peu moins dans la banque. Cela passe par l’enrichissement des scénarios de stress tests, ces exercices de résilience économique face à des bouleversements majeurs, tenant désormais compte d’extrapolations climatiques, imposant une trajectoire de capital et de liquidité sensiblement différente.

Mais le véritable enjeu du banquier demeure la connaissance de son client et de ses besoins, qu’il rapporte à sa grille d’analyse financière. Or la transition énergétique fait peser un double risque sur ses clients. Le premier, intuitif, concerne l’exposition des clients aux chocs démographiques (entraînant la remise en cause des conditions de sécurité) et climatiques dont l’ampleur peut directement jouer sur la pérennité des organisations. Le second, moins trivial, concerne l’exposition à la consommation ou à la dépendance de ressources essentiellement fossiles. La fin de l’énergie peu chère, c’est une explosion des charges pour les ménages comme pour les entreprises. Des charges auxquelles pourraient venir se greffer de nouvelles variantes de la taxe carbone… Pour les banques, ce double risque qui pèse sur ses clients actuels doit se matérialiser par une révision profonde des stratégies de financement et de ses orientations commerciales. Avec à la clé la conception de grilles d’analyses identifiant de nouvelles formes de rentabilité autre que financière, telles que la valeur ajoutée environnementale & sociétale des solutions innovantes que pourrait proposer un client.

Ces mutations imposées à la banque seront d’autant plus facilitées si le cadre réglementaire, souvent conçu comme un dispositif répressif, tend vers des mesures facilitatrices, telles que celle proposée par le lobby bancaire français avec l’instauration d’un green supporting factor qui vise à alléger les charges en capital et ainsi relancer la machine à octroi de crédit pour les investissements à connotation durable portant un rôle dans la transition énergétique. Ces mutations seront également facilitées si les banques peuvent compter sur des ressources supplémentaires : charge au microcosme financier de développer de nouveaux produits d’épargne attrayants, ce qui en France passe souvent par des exonérations fiscales…

Il y a la banque de l’après-Lehman Brothers, il y aura sans doute une banque de l’après-pétrole, une banque dont les contours commencent enfin à se dessiner. Un défi face auquel la France est bien placée, au moins au niveau politique avec la posture conquérante affichée sur la scène internationale, qui se traduit par un agenda particulièrement chargé ces prochains mois pour rassembler les acteurs mondiaux de la transition énergétique et ainsi concrétiser opérationnellement les engagements des Accords de Paris.

Par Adrien Aubert, Senior Manager du cabinet VERTUO conseil

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