Les Echos – 29 mars 2018 :

La croissance du PIB en 2017 atteint 2 %, selon l’Insee. Faut-il s’en réjouir ? Non, car elle repose sur des bases fragiles.

Depuis 2008, cela faisait quasiment une décennie que nous traversions un désert de croissance. Si on en croit notre gouvernement, plusieurs indicateurs conjoncturels sont au vert et nous nous dirigeons vers une période plus «faste». Avant de nous jeter à corps perdu dans ce sentiment d’optimisme, nous devons y regarder d’un peu plus près.

Les chiffres de l’Insee de la croissance 2017 (+2 %) allant même au-delà des prévisions s’expliquent par la conjonction de plusieurs facteurs. D’abord, la croissance française est tirée par un dynamisme mondial de toutes les économies : zone euro, Etats-Unis, mais aussi Japon et pays émergents.

La demande intérieure bénéficie d’un bon climat général des affaires. La reprise du tourisme fait décoller l’offre d’hébergement, de restauration et de transports. La demande intérieure s’accélère : production agricole, essor du bio, immatriculation de véhicules neufs, mais aussi vente de produits de luxe. Malgré une balance commerciale dans le rouge , l’effet sur la croissance reste sensible.

Plusieurs secteurs dans le vert

L’immobilier a vécu une année record en 2017 avec 418.000 mises en chantier et des transactions (quasiment un million) au plus haut. Cet engouement a tiré le secteur de la construction porté par des taux d’intérêt historiquement bas, une démographie dynamique et un emballement des ménages pour la propriété immobilière.

Les fintechs et autres start-up qui réussissent le pari de s’inscrire dans la durée viennent bouleverser l’organisation traditionnelle de notre économie en la tirant vers le haut grâce à des rythmes de croissance élevés. Après une hyper croissance en 2016 avec des revenus en hausse de 33 %, courant 2017, les prévisions étaient de doubler encore leur chiffre d’affaires avant la fin de l’année.

Les entreprises du tissu traditionnel ont pu retrouver leur marge d’antan. Même la production agricole se redresse après une année 2016 difficile marquée par une météo très défavorable. Au final, la France atteint en 2017 un PIB d’un peu plus de 2.200 milliards d’euros en hausse et un taux de marge qui s’améliore de presque 2 points depuis 2015. Elle crée plus de 250.000 emplois en 2017, soit un retour au niveau d’avant-crise.

Des investissements d’envergure

Si on en croit tout cela, l’année 2018 s’annonce a priori, elle aussi, sous les meilleurs auspices. La croissance économique devrait être supérieure à 1,7 %, prévision retenue par le gouvernement.. De nombreuses réformes sont menées de front par le gouvernement. Un programme quinquennal d’envergure est d’ailleurs annoncé : 57 milliards d’euros seront alloués à la transition écologique, la formation, la modernisation de l’Etat et la compétitivité des entreprises.

Les prévisions pour le secteur de l’immobilier sont toujours très enthousiastes pour 2018. Les demandes de permis de construire sont à un niveau très élevé et l’immobilier reste considéré comme un investissement sûr. Les taux encore bas incitent les ménages à investir et leur désir de devenir propriétaire reste fort.

Enfin, la France est de nouveau attractive pour les investisseurs étrangers. Près de 3,5 milliards d’investissements étrangers qui créeraient 2.200 emplois ont d’ailleurs été annoncés lors de l’opération «Choose France» menée par l’Élysée. Cet effet est accentué par la désignation de la ville de Paris comme hôte des Jeux Olympiques 2024. Des investisseurs à la pointe de la technologie tels que le géant Google ont confirmé leur volonté d’investir en France. Dans l’industrie, Toyota a conforté son implantation à l’usine automobile de Valenciennes.

Rester prudent

Nous pourrions conclure que la croissance est de retour et qu’elle sera forte et durable. Mais sans vouloir s’encombrer de mauvais augures, la prudence doit rester de mise. La croissance française reste à relativiser compte tenu des chiffres encore plus importants de nos voisins européens. Qui plus est, en se penchant sur chacun des éléments, un indice saute aux yeux… Certains facteurs de croissance, aussi réels soient-ils, sont également très fragiles !

Dans l’immobilier, la spéculation menace la durabilité de la croissance. Les prix, notamment à Paris, sont historiquement hauts. De nombreuses métropoles enregistrent elles aussi des augmentations fortes et brutales bien plus rapides que les salaires. Ce phénomène provoque une baisse du pouvoir d’achat des ménages qui à budget identique devront se contenter d’une surface plus petite. La prévision de la remontée progressive des taux devrait, au mieux, ralentir la spéculation immobilière, au pire, provoquer une explosion de cette bulle avec à la clé un crash des prix !

À ce phénomène immobilier viennent se greffer l’instabilité de Wall Street et des principales places boursières, résultat des nombreuses hésitations des investisseurs et traduisant un manque de confiance latent, les micro-bulles spéculatives, notamment sur les cryptomonnaies, le manque de visibilité sur les politiques monétaires de la Banque centrale européenne, mais également de la réserve fédérale américaine et l’extrême volatilité des prix de l’énergie en tendance haussière depuis un bon moment.

On se doit également de parler du sempiternel problème de la redistribution des fruits de la croissance. Alors que les entreprises sont de plus en plus bénéficiaires, les ménages eux ne voient pas vraiment leur pouvoir d’achat s’emballer. Les hausses de salaire ne compensent pas l’inflation boostée par l’augmentation des prix de l’énergie et de l’immobilier. Mais on peut aussi s’interroger sur le caractère pérenne de nos relais de croissance.

Une baisse significative du chômage ne semble pas pour demain. Malgré un recul du chômage à 8,6 % en France métropolitaine, la loi Travail 2017 n’a pas encore eu tous les effets escomptés sur l’emploi. Les chômeurs longue durée sont encore plus d’un million et le chômage des jeunes de moins de 25 ans est toujours au-dessus des 20 %.

Enfin, certains secteurs tels que la restauration, la santé ou la construction peinent à recruter et de nombreux postes restent vacants malgré un besoin et une volonté réelle d’embaucher. Si les taux d’intérêt venaient à remonter, les entreprises seraient de nouveau plus réfractaires à investir et cela pourrait plomber les chiffres de l’emploi.

Encore quelques efforts

Tout cela nous amène à un constat sans appel, pour que notre croissance soit durable, il nous faut conjuguer encore quelques facteurs au présent : des taux d’intérêt bas, une augmentation modérée des prix de l’énergie et un euro compétitif semblent être les ingrédients nécessaires à une croissance réussie. Celle-ci semblant bien être le fait d’une conjonction de tous ces facteurs, si l’un de ses ingrédients venait à manquer, c’est toute la machine à croissance qui pourrait s’enliser, et notre économie pourrait alors bien être déstabilisée.

Tandis que les Bourses européennes commencent déjà à souffrir des prémices de la remontée des taux qui se profile, le spectre du pacte de stabilité s’abat encore sur la France. Et cela risque de ne pas aller en s’améliorant : la pression fiscale, malgré les futures réformes, reste l’une des plus fortes en Europe alors que le niveau des dépenses publiques ne permet toujours pas une baisse significative de la dette qui culmine à 97 % du PIB.

Dans ce contexte, les relations entre Paris et Bruxelles risquent encore d’être tendues. Pour transformer durablement l’essai de la croissance, nous allons devoir nous atteler sérieusement à la pérennisation de notre croissance sur des relais maîtrisés, fiables et robustes. Il faudra alors engager des réformes de fond qui permettront de faire reposer notre croissance sur des indicateurs structurels positifs de notre économie tels que la dette ou la productivité et pas sur des facteurs conjoncturels particulièrement fragiles et volatils.

Par Fatima Kouhli consultante senior du cabinet VERTUO Conseil

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.