Libération – 2 août 2018 :

Le Brésilien fête ses un an dans le club parisien, où il est arrivé grâce aux fonds souverains : après les banques, les hautes technologies ou les médias, ils investissent désormais dans le football. Décryptage d’un montage financier ultra-rentable.

La Coupe du monde 2018 est désormais terminée, le football a été fêté, l’équipe de France a gagné… mais certaines stars n’ont pas brillé. Parmi elles, le joueur brésilien Neymar. Son attitude pendant la compétition ne l’a pas toujours mis en valeur, cependant les rumeurs vont à nouveau bon train à son sujet quant à un possible départ du Paris Saint-Germain. Pour autant, pas sûr que le club parisien laisse filer sa vedette aussi facilement quand on se souvient des conditions dans lesquelles il était arrivé dans la capitale à l’été 2017.

En 2016, déjà, le Brésilien avait refusé une offre pourtant colossale du PSG (le salaire de 15 millions d’euros net par an avait été évoqué), mais c’était sans compter sur la détermination de ses dirigeants qui sont revenus à la charge dès le printemps 2017. Jusqu’à réussir à débaucher le talent auriverde. Les chiffres qui avaient circulé concernant ce transfert étaient exceptionnels : un salaire net de 30 millions d’euros par an pour Neymar et le paiement d’une clause libératoire de 222 millions d’euros auprès du FC Barcelone, son club d’alors (le précédent record était de 105 millions d’euros, soit moins de la moitié). Contraint par les règles dites du «fair-play financier» – empêchant théoriquement un club de dépenser plus qu’il ne gagne –, le PSG ne dut la réussite de cette opération hors normes qu’à l’intervention de sa maison-mère, le fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA), propriété directe de l’Etat du Qatar.

Transaction-acquisition

En effet, le club français n’a pas dépensé un centime dans la transaction. Le montage financier mis en place consista pour QIA à verser à Neymar une somme de plusieurs centaines de millions d’euros via une société qu’il possède en propre et par l’entremise d’un contrat de prestation de service entre le Brésilien et l’État qatari. Cet argent lui servant à payer lui-même sa clause libératoire, mais aussi les intermédiaires intervenus dans le transfert (son père et son agent notamment). En incluant une avance sur salaire, une somme de 500 millions d’euros au total fut évoquée ! Ainsi, le PSG contourna le fair-play financier et évita aussi de devoir payer les taxes afférentes à la transaction, aussi bien en Espagne qu’en France – en théorie plus de 100 millions d’euros.

Qu’un Etat intervienne directement et de cette façon dans le transfert d’un joueur de football fut une première dans le monde du sport. Cet événement prouva à nouveau l’importance stratégique que revêtent les investissements internationaux pour le petit émirat du Moyen-Orient. Si les fonds souverains existent depuis les années 50, ils attirent la lumière sur eux depuis seulement une quinzaine d’années. Créés pour permettre de faire fructifier les excédents de liquidité issus de l’exploitation du pétrole et du gaz, ils sont devenus des acteurs économiques majeurs, capables de s’immiscer dans tous types de transactions. Le premier fonds souverain du monde en valeur, le norvégien Government Pension Fund (GPF), a ainsi atteint récemment la barre des 1 000 milliards de dollars. Fin 2015, les sept plus gros fonds souverains pesaient 4 500 milliards de dollars en cumulé.

Il semble communément admis que les fonds souverains ont toujours obéi à des logiques purement économiques, ayant comme uniques objectifs la rentabilité et le retour sur investissement. Mais la réalité est plus nuancée, le désir d’influence et la géopolitique n’étant parfois pas très loin.

Un exemple frappant fut celui du principal fonds souverain chinois, le China Investment Corporation (CIC), qui, en 2007 acheta pour 300 millions de dollars d’obligations au Costa Rica en échange de l’arrêt de la reconnaissance de Taiwan par l’Etat d’Amérique centrale. Plus subtil, le gouvernement américain a empêché en début d’année la fusion entre Qualcomm, fleuron américain des microprocesseurs, et Broadcom, une société singapourienne (dont le siège vient d’être transféré aux Etats-Unis) soupçonnée d’être financée par la Chine. Un événement révélateur des inquiétudes des Etats-Unis vis-à-vis de l’acquisition par une puissance étrangère d’une entreprise considérée comme stratégique dans la course aux nouvelles technologies.

Armes d’influence

Encore plus proche de nous, la polémique autour du lancement en France fin 2017 du média en ligne AJ +, appartenant au groupe qatari Al-Jazeera lui-même financé par QIA, montre à quel point les fonds souverains peuvent être de véritables armes d’influence et de soft power bien au-delà de leurs frontières. Même si l’on peut relativiser ce constat en invoquant l’interdépendance des économies des grandes puissances, les fonds souverains restent malgré tout à la fois symptômes et catalyseurs de la guerre économique à laquelle se livrent les Etats, souvent par le truchement d’entreprises privées.

De plus, l’hypocrisie veut que, à l’inverse des règles de libre concurrence souvent mises en avant par les institutions internationales et les grands acteurs économiques, les Etats cherchent régulièrement à se protéger. Certaines opérations menées par les fonds souverains sont ainsi vues comme des OPA hostiles de la part de pays étrangers sur des «bijoux nationaux», faisant ainsi jouer ce qui n’est rien d’autre que du nationalisme économique. Très loin de Neymar et de ses dribbles. Alors après les banques, les hautes technologies, les médias et maintenant le football, vers quels nouveaux terrains de jeu les fonds souverains pourraient désormais s’orienter ?

Par Clément Bruneau Consultant Senior du cabinet ADWAY

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