Financement des pays d’Afrique en développement : une aubaine pour les pays riches ?

Le Courrier Financier – 4 février 2019 :

Ces dernières années ont vu les conditions d’octroi de crédits se resserrer pour les emprunteurs potentiels. Les pays africains échappent cependant à cette règle, et se voient offrir depuis presque 20 ans d’importants crédits par les grandes puissances. La solvabilité de la plupart d’entre eux reste cependant incertaine.

En 2018, la France réaffirme sa position de partenaire privilégié historique de l’Afrique. Lors de plusieurs visites, Emmanuel Macron a souligné que la « politique africaine » restera une priorité en matière de géopolitique. Sur la scène internationale, la Chine est devenue le premier créancier de l’Afrique. De leur côté, les Etats-Unis ont créé en octobre 2018 une agence de financement du développement pour l’Afrique. Dans l’Amérique protectionniste de Trump, cette générosité surprend. Quels sont les enjeux qui se cachent derrière cet enthousiasme des grandes puissances à financer des pays à la limite de la solvabilité ?

Les pays riches veulent préserver leur zone d’influence

C’est avant tout un jeu d’influence. En créant cette agence, les Etats-Unis cherchent à contrer l’ambition chinoise de devenir le leader mondial du financement du développement. Les Américains craignent que la Chine ne développe son réseau d’influence à coup de milliards investis dans de grands projets d’infrastructure en Afrique ; et ne s’achète par ce biais le soutien politique de tout un continent en créant un lien de dépendance financière. L’Europe n’est pas en reste dans ce jeu d’échecs politique. Elle souhaite préserver son influence sur l’Afrique, du fait de sa proximité géographique et de l’histoire commune entre les deux continents. L’Europe doit rester l’alliée de l’Afrique pour « inventer les grands équilibres du monde de demain » comme l’a souligné Emmanuel Macron dans son discours aux ambassadeurs le 27 août 2018.

L’enjeu n’est pas seulement politique, l’Afrique reste un réservoir mondial de matières premières. Cette situation en fait une cible de premier ordre pour les puissances internationales : pétrole algérien, nigérian ou angolais ; cuivre du Congo et de Zambie ou uranium namibien. Les perspectives du marché de la voiture électrique exacerbent cet attrait, en raison du besoin de cobalt pour la production de batteries. Investir en Afrique est un moyen de se garantir une mainmise ou à défaut un accès direct à ces réserves.

L’Afrique manque d’infrastructures et de biens manufacturés

D’un point de vue commercial, il s’agit de positionner les entreprises nationales sur les grands projets d’infrastructures. L’Afrique représente un gigantesque chantier où tout reste à faire : aéroports, transports, routes, immeubles… Soit une immense source de contrats potentiels à convertir en opportunités commerciales. Le chantier du métro d’Abidjan a d’ailleurs été inauguré par Emmanuel Macron, qui a offert à son homologue Alassane Ouattara 1,4 milliard d’euros pour financer intégralement le projet. Seule condition, confier les rênes à des entreprises françaises : Alstom, Thales, Bouygues et Keolis.

Enfin, être présent en Afrique signifie avoir accès à un marché de consommateurs qui devrait représenter plus d’un milliard de personnes en 2020. Selon une étude du Boston Consulting Group menée dans 11 pays, la classe moyenne africaine serait prête à dépenser dans des produits de qualité. Forte d’une croissance soutenue, l’Afrique pourrait vite devenir un marché très juteux pour les biens manufacturés des pays du Nord. Le continent africain présente clairement de nombreux atouts mais quid des risques dans une zone économiquement fragile, instable d’un point de vue politique ou migratoire, et sujette à une forte menace terroriste ?

Les investisseurs font face au risque de défaut de paiement

Pour les créanciers, le risque de défaut ne peut être écarté. Certains pays africains n’hésitent pas à emprunter bien au-delà de leur capacité de remboursement. La dette a atteint 57% du PIB du continent en 2017. Elle a quasiment doublé en 5 ans. Ce contexte représente une sérieuse source d’inquiétude pour les créanciers. La situation a également alerté le FMI, contraint de renflouer les caisses de pays surendettés face à une Chine trop laxiste lors de l’octroi des crédits. Fin 2017, Christine Lagarde a tiré la sonnette d’alarme, affirmant que 5 pays d’Afrique étaient surendettés et que 9 autres étaient en danger de surendettement.

En outre, de nombreuses voix se font entendre au sein même des pays bailleurs de fonds qui sont accusés de privilégier les investissements à l’étranger au détriment de leurs propres populations. Ce sentiment se répand en Chine, où il reste des zones reculées particulièrement pauvres. Face à ces risques, les créanciers cherchent des moyens de se prémunir davantage contre le risque de défaut. Leur première solution s’appelle le Contrat de désendettement et de développement (C2D). Dans les années 2000, de nombreuses initiatives sont nées dans le monde pour encourager l’annulation d’une partie des dettes contractées par les pays du Sud. Le C2D, créé en France en 2001, prévoit le refinancement par don des échéances acquittées au titre des prêts octroyés, plutôt qu’une annulation sèche de la dette. Ce mécanisme permet de contenir le risque puisque les dons sont issus du remboursement d’une dette censée être annulée.

Vers une Afrique à deux vitesses ?

Certains créanciers ont pris le parti de se faire rembourser en puisant directement dans les réserves de matières premières des pays débiteurs. Ainsi, l’Angola rembourse-il la Chine directement en or noir grâce à ses importantes exportations de pétrole. Dans l’Empire du Milieu, cette sensibilité récente aux facteurs rentabilité/risque a suscité une décélération des investissements ces dernières années. Cette logique financière appliquée à l’aide au développement menace de faire baisser les investissements en faveur des pays les plus pauvres, dépourvus d’intérêt stratégique ou de ressources naturelles.

Avec une Afrique à deux vitesses, les Etats africains les plus « huppés » pourront mieux choisir leurs créanciers. De quoi se pencher davantage sur les retombées économiques potentielles pour leurs populations. Transformer l’essai d’une implantation réussie en Afrique passera par une réelle prise en compte des sociétés civiles. Pour une relation véritablement bénéfique mutuellement, les créanciers internationaux devront relever de nombreux défis. Ils devront créer des emplois locaux, former la jeunesse africaine à leurs savoir-faire et transférer leurs technologies, afin de transformer l’Afrique en un continent réellement émergé.

Par Fatima Kouhli, consultante Senior du Groupe Square

 

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