L’économie, un sport de combat, d’endurance, ou collectif ?

Les Echos – 27 mars 2019 :

Lorsque l’économie fonctionne mal, on juge parfois nécessaire de « doper » certaines de ses composantes afin d’en améliorer l’efficacité. Coup à coup, les États boostent le pouvoir d’achat, optimisent les dépenses publiques et modulent leurs impôts, avec en ligne de mire la croissance.

D’aucuns diraient qu’il en va de même dans de nombreuses compétitions sportives où il est devenu difficile de gagner sans se doper. Or le sport et l’économie ont en partage un indicateur : la performance. Les méthodes pour l’atteindre sont-elles condamnées à générer des abus ? Le cas échéant, quels autres indicateurs plébisciter ?

Imposition

Pour agir sur l’économie, les États ont recours à différents mécanismes. La course aux meilleurs taux d’imposition par exemple, est aujourd’hui un élément fondamental pour attirer et favoriser les investissements dans un pays. Cependant, nous pouvons déjà en voir les effets néfastes, puisque la concurrence fiscale est à l’origine des nombreux scandales « d’optimisation » qui font parfaitement le jeu des entreprises technologiques telles que les GAFAM. Un simple jeu d’écriture permettant de transférer les bénéfices d’une société vers une autre située dans un État moins gourmand. C’est pourquoi l’idée d’un prélèvement uniforme fait son chemin en Europe, bien difficilement.

Épargne de masse

L’épargne de masse est une autre méthode qui a été mise en place en Amérique du Nord, en Europe puis en France à la fin des années 1960 afin de pallier l’essoufflement de l’économie. Elle a rempli son rôle premier en réorientant l’épargne des personnes vers le capital des entreprises, ce qui a permis l’émergence des grands groupes internationaux que nous connaissons aujourd’hui.

Mais dans un second temps, cette épargne qui doit nécessairement croitre pour financer les retraites, s’oppose au cycle naturel de l’économie qui après une phase prolongée d’expansion, devrait être suivie d’une phase de compression afin d’équilibrer l’économie. C’est un peu comme si l’on pouvait emprunter une somme et ensuite revendre son crédit à quelqu’un d’autre contre une plus-value, et que l’opération s’opère à l’infini. D’une certaine manière, l’épargne de masse est venue doper les marchés financiers afin d’offrir continuellement des rendements croissants. C’est un schéma proche d’une pyramide de Ponzi dont les derniers investisseurs seront toujours perdants.

Croissance à tout prix

Ces deux exemples font toute la lumière sur ce qui relie l’État à ses entreprises athlètes : il leur impose un rythme de croissance obligatoire pour pouvoir rembourser les investisseurs. Pourtant, l’économie est supposée être naturellement cyclique, ce qui va à l’encontre de la stratégie de croissance perpétuelle mise en place par les entreprises et les États.

Le PIB qui est la somme de la valeur des biens et services produits en est le parfait exemple, puisqu’il suffit de « produire » pour augmenter le PIB, même si le bien n’est jamais utilisé. Une stratégie que l’on retrouve dans le sport, où les moins performants peuvent être tentés de tricher pour devenir meilleurs, obligeant ainsi les meilleurs à tricher à leur tour pour conserver leur avance. C’est là qu’une vision commune serait nécessaire afin d’arbitrer des pratiques qui pourraient être nocives à l’économie.

Le sport et ses déficits éthiques

Le monde du sport a déjà fait l’expérience de certains comportements déviants. Force est de constater que la quête de performance individuelle va parfois à l’encontre de l’intérêt commun. C’est cette nécessité qui donna naissance aux arbitres, aux comités d’éthique et aux contrôles antidopage. L’un des cas les plus emblématiques de la recherche de la performance dans le sport est celui de Lance Armstrong, bien que soupçonné de fraude dès 1999, il aura fallu attendre 2012 pour que justice soit faite.

Mais que se passe-t-il si tout le monde triche ? Est-ce que le « dopage d’État » est un terme qui ne s’applique qu’au sport ou peut-il être transcrit à l’économie ? Une question épineuse qui peut néanmoins expliquer la raison de l’inaction des États qui, à la manière de certaines entreprises, communiquent assez peu sur les déviances de leur stratégie.

Disparition de la vision commune

D’autres sports, comme le football, forcent plus encore l’analogie économique. La porosité entre ces deux mondes a profondément impacté l’esprit même du sport en générant de grands écarts de moyens entre les clubs. En transformant un loisir en une entreprise à la recherche de la performance sportive et financière, c’est une vision commune qui est reléguée en second plan d’une spirale financière. Cet écart, qui commence à être dénoncé, génère une compétition à deux vitesses entre les grands clubs qui recherchent avant tout la performance financière, et les autres clubs dont les problématiques se rapprochent davantage d’une PME.

Lorsque la performance et la compétition sont les seuls critères de mesure du succès, on sait que les acteurs ont tendance à chercher la surperformance et même à tricher si nécessaire, alors peut-être est-il temps de changer les règles du jeu.

La régulation n’étant pas suffisante, il est nécessaire de réorienter la compétition vers des indicateurs de performance plaçant l’humain en son centre. En ce sens, l’indice de développement humain (IDH) semble être une ébauche, de même que le BNB « bonheur national brut » prôné par le roi du Bhoutan en 1972. En tout cas, la solution proviendra difficilement d’un mouvement collectif et surviendra à l’initiative de quelques précurseurs qui proposeront une autre façon de participer à cette compétition.

Par Alexandre de Bayser, consultant du Groupe Square

 

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