Europe : vers une politique industrielle commune ?

Les Echos – le 19 juin 2019 :

LE CERCLE – Face à sa désindustrialisation croissante et au protectionnisme accru de ses partenaires économiques, l’Union européenne pourrait bien faire resurgir le projet d’une politique industrielle commune. Les explications de Sofiane Asfiri, consultant chez Square.

Au lendemain d’élections européennes décisives, la Commission et le Parlement renouvelé auront fort à faire pour préserver les intérêts économiques des pays de l’Union.

Le 19 février dernier, l’Allemagne et la France ont présenté conjointement un manifeste en faveur d’une politique industrielle européenne et annoncé un investissement de 6 milliards d’euros dont 1,2 milliards d’euros de fonds publics. L’objectif : la création d’un consortium autour de la production de batteries électriques afin de s’affranchir de la dépendance technologique envers les pays asiatiques dans ce secteur clé.

Afin d’enrayer le délitement de sa base économique, l’UE doit impérativement multiplier les initiatives de ce type dans les secteurs stratégiques traditionnels (santé, énergie, agro-alimentaire, etc.), mais également renforcer sa présence dans les technologies numériques et plus particulièrement l’intelligence artificielle. En 2018, la Commission européenne a annoncé un plan d’investissement public-privé de 20 milliards d’euros annuels jusqu’en 2020 afin de combler le retard du vieux continent en la matière. Ce réveil tardif permettra probablement de se mettre au niveau des mastodontes américains et chinois, qui ont concentré près de 80 % des investissements mondiaux l’an dernier.

Réciprocité dans les relations commerciales

Prise dans l’étau sino-américain, l’UE apparaît comme un vaste marché où les concurrents étrangers jouissent de largesses qu’ils n’accordent pas réciproquement. Les Européens sont aujourd’hui les seuls à respecter les règles d’une libre-concurrence au sein d’une mondialisation dérégulée où mesures protectionnistes et concurrence agressive sont la norme.

Ces dérives sont particulièrement notables sur la question de l’ouverture des marchés publics. En 2018, ces marchés ont représenté 1.200 milliards de dollars soit 16 % du PIB de l’Union. Toutefois ces marchés restent ouverts à 90 % aux entreprises étrangères, tandis qu’aux États-Unis seulement 32 % de la commande publique offre aux opérateurs étrangers une garantie d’accès dans les mêmes conditions que les entreprises américaines. D’autres pays émergents tels que la Chine, l’Inde ou le Brésil ferment tout simplement leurs marchés publics aux entreprises étrangères.

Ce rapport asymétrique est d’autant plus accentué par les subventions massives dont bénéficient certaines entreprises chinoises implantées sur le vieux continent, quand les entreprises européennes se voient refuser toutes aides par les autorités publiques conformément aux Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.

Barrière écologique

Jusqu’à présent Bruxelles s’est toujours refusé à adopter des mesures protectionnistes telles que l’augmentation de droits de douanes ou la fermeture de ses marchés publics, qui nuiraient à son marché intérieur et, par effet de représailles, à ses exportations dans les pays des entreprises pénalisées.

Le Parlement européen dispose néanmoins de plusieurs leviers pour rétablir davantage d’équité comme la mise en place de normes qui obligeraient de nombreuses entreprises étrangères à se mettre en conformité pour accéder au marché unique. Si les règlements européens n’en manquent pas, certaines d’un nouveau genre pourraient faire leur apparition avec le nouveau Parlement comme la création d’une «barrière écologique», qui se traduirait par l’instauration de droits de douane anti-pollution sur les produits importés de pays qui ne respectent pas les normes environnementales ou sociales européennes.

Politique anti-trust

Outre les mesures destinées à se prémunir contre la concurrence déloyale des entreprises étrangères, il est nécessaire pour les européens de redéfinir le droit de la concurrence applicable aux entreprises de l’UE, qui fait foi depuis le Traité de Rome de 1957.

Le prochain Parlement sera certainement amené à se prononcer sur l’amendement de ces lois, qui peuvent constituer un frein considérable dans la capacité de l’UE à bâtir des champions industriels pour faire face aux géant asiatiques et américains. Le dernier échec en date a laissé un souvenir cuisant aux gouvernements d’une part et d’autre du Rhin lorsque la Commission européenne a posé son veto contre la fusion entre Alstom et Siemens.

Contrôle des investissements

Par ailleurs, les intérêts européens sont vulnérables lorsque les investissements directs étrangers (IDE) ne sont pas filtrés. En 2016, la cession du fleuron allemand de la robotique Kuka à un groupe chinois a profondément marqué les Allemands, qui ont appelé à la mise en place d’une politique de contrôle de la provenance des fonds étrangers dans chaque pays de l’Union.

Malgré l’entrée en vigueur, en avril dernier, d’un nouveau cadre réglementaire visant à faciliter les échanges d’informations et les bonnes pratiques de filtrage, seulement 14 Etats membres se sont dotés d’un mécanisme de contrôle. L’efficacité d’un tel dispositif devrait être compromis par une majorité de pays de l’Est peu vigilants à la provenance d’IDE permettant de combler le manque d’investissements nationaux.

Lors du dernier Conseil européen, la Commission s’est engagée à présenter, d’ici la fin de l’année 2019, une vision à long terme, assortie de mesures concrètes, pour l’avenir industriel de l’UE. Toutefois, les européens devront franchir de nombreuses barrières budgétaires, commerciales et réglementaires avant de pouvoir montrer les dents aux concurrents étrangers.

Par Sofiane Asfiri, consultant du Groupe Square

 

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