Deux stratégies d’open banking sont possibles pour les banques

Revue Banque n°837 – le 23 octobre 2019 :

La digitalisation de l’activité bancaire induit une attention particulière portée aux data que recueillent les banques et à l’optimisation de leur gestion ; elle questionne également l’évolution de leur modèle économique vers l’open banking. Un challenge difficile, dans un contexte de taux bas et de baisse des revenus.

Les banques pourraient-elles mieux tirer parti des datas qu’elles recueillent ?

Le principal sujet dans ce domaine, pour les banques, est de savoir comment optimiser le traitement des datas pour les besoins de l’établissement. À mon avis, les banques ne franchiront pas, à court terme, la porte de la commercialisation à des tiers des datas collectées. Franchir ce Rubicon signifierait détruire un de leurs principaux atouts : l’image qu’elles ont en termes de sécurité de la data et de confiance dans leur système d’information (SI). Le challenge data, pour les banques, me paraît ainsi porter aujourd’hui sur quatre points :

  • la data gouvernance ;
  • l’optimisation de la data analyse ;
  • l’adoption des nouvelles techniques de modélisation et d’intelligence artificielle ;
  • enfin, l’infrastructure IT, parce que ces nouvelles technologies tournent sur des systèmes qui ne sont pas ceux qu’emploient les banques aujourd’hui.

Pouvez-vous détailler ces différents chantiers ?

La data gouvernance est sans doute le point le plus important, parce que toutes les banques se posent aujourd’hui des questions de fiabilité et d’uniformité de la donnée. C’est un sujet poussé par la réglementation : sur un certain nombre de reportings réglementaires, des normes s’établissent de manière à ce que les autorités puissent comparer les données d’une banque à l’autre, et d’un pays à l’autre. Or les banques ont du mal à produire ces données de manière fiable et uniforme. Pour y parvenir, il faut construire une data gouvernance qui permette de déterminer au sein de l’établissement qui est propriétaire de quelle donnée, et comment ces données sont actualisées. Quasiment toutes les banques ont engagé ce chantier, d’autant que la data gouvernance, au-delà de la seule question réglementaire, bénéficie aussi en termes de pilotage à la direction générale, au marketing, aux services commerciaux…

En ce qui concerne la data analyse, les banques font beaucoup d’efforts d’organisation pour automatiser et industrialiser la production des données. Les outils de visualisation des data ont également beaucoup évolué. Aujourd’hui les dirigeants ont une grande partie des KPI de leur banque sur leur mobile. Mais ces nouveaux outils et process ne sont efficaces que si les datas sous-jacentes sont de bonne qualité, ce qui nous ramène à la question précédente de la data gouvernance.

Le troisième chantier porte sur l’adoption des nouvelles méthodes de modélisation et de l’intelligence artificielle. Le niveau d’avancement sur ce chantier est très différent d’une banque à l’autre. Mais les autorités souhaitent que ces nouveaux modèles puissent être auditables et que les résultats puissent en être expliqués. C’est un frein à ces nouvelles techniques de modélisation, notamment appliquées à la gestion des risques. Mais de plus en plus d’initiatives fondées sur les technologies d’IA voient le jour sur les sujets market ou de commercialisation, qui génèrent effectivement des gains par rapport aux règles traditionnelles.

Enfin, pour supporter ces nouvelles technologies, il faut faire évoluer les infrastructures IT. Tant les nouvelles techniques de modélisation que les nouveaux principes de data gouvernance requièrent de nouveaux types de serveurs et de logiciels. Ce sont des investissements importants, sensibles et sur lesquels les banques doivent faire des choix alors que les technologies ne sont pas encore stabilisées.

Le business model des banques va-t-il évoluer vers une organisation en open banking ?

Il convient d’abord de dire que l’ouverture des données bancaires aux tiers est un choix subi par les banques, car elles ne l’auraient pas fait sans la contrainte réglementaire de la DSP 2, pour des raisons très compréhensibles, liées aux risques que génère cette ouverture de leur SI.

Mais il est clair que le plus grand risque introduit pas la DSP 2 est la perte de la relation directe avec le client final. La grande inquiétude est que l’arrivée de ces nouveaux acteurs qui accèdent à leurs données transforme les banques en acteurs de BtoBtoC : elles deviendraient alors des fournisseurs de données pour les services bancaires commercialisés par d’autres, qui auront la relation directe avec les clients et en capteront la valeur.

Cette inquiétude est-elle justifiée ?

Les banques ont tout de même énormément d’atouts. Leurs marques sont très fortes, de même que les valeurs de sécurité et de confiance qui leur sont attachées : comme évoqué précédemment, les clients savent que la banque ne fera pas n’importe quoi avec leurs datas. Leur troisième grand avantage est leur audience : les Français ont encore beaucoup d’interactions avec leur banque. Un client actif aujourd’hui se rend beaucoup moins souvent en agence, mais il consulte son appli bancaire très fréquemment, une vingtaine de fois par mois selon certaines études.

Même si l’APIsation des SI répond en priorité aux défis réglementaires de la DSP2, c’est aussi une opportunité pour la banque de développer sa propre stratégie d’open banking. Beaucoup de banques travaillent sur ces sujets ; ce sont des réflexions très importantes mais pas faciles, car elles interviennent dans un contexte de taux bas, où la pression pour trouver de nouveaux revenus est très forte. Cela amène à se poser la question de la raison d’être de la banque : quelle valeur apporte-t-elle à ses clients ? Peut-elle vendre à partir de son appli des services autres que bancaires ou financiers ? Certains réseaux l’ont déjà fait, avec des extensions vers l’assurance vie, l’assurance dommage, voire des téléphones mobiles. Mais aujourd’hui plus qu’hier, la boîte à idées est grande ouverte pour des services de mobilité, culturels, de géolocalisation, etc. Beaucoup de choses peuvent se tenter, mais tout va dépendre de la capacité de la banque à être légitime sur ces nouveaux services vis-à-vis de leurs clients.

En synthèse, deux stratégies d’open banking sont possibles pour les banques. La première est baptisée bank-as-a-platform : la banque conserve la relation directe avec ses clients et propose sur sa propre plateforme des services, qui ne sont plus uniquement fournis par ses propres usines mais par des partenaires. La seconde, déjà évoquée, est appelée bank-as-a-service : la banque fournit des services en marque blanche ou pas, selon un mode BtoBtoC, aux nouveaux acteurs comme les FinTechs, par exemple un service de placement de l’épargne à un agrégateur. Ces deux stratégies sont complémentaires et les banques feront probablement les deux.

Selon la liste émise récemment par l’ACPR, les banques ne semblent pas encore prêtes pour cette ouverture de leur SI ?

Toutes les banques ont fait d’énormes efforts pour être prêtes, mais le calendrier était très serré, et surtout, elles ont dû attendre longtemps avant que les modalités techniques de cette ouverture soient définies, sans oublier que ces dernières ont varié jusqu’à 6 mois avant la deadline. La plupart des banques ont aujourd’hui rempli une partie des obligations et toutes ont des plans de mise à niveau entre fin 2019 et 2020.

Que deviennent les réseaux d’agences dans cette perspective d’open banking ?

L’open banking se décline également en agence. Les clients y viennent toujours pour des transactions ou des produits complexes et on peut imaginer que, dans le cadre d’une stratégie d’open banking, les agences proposent des services nouveaux à forte valeur ajoutée, en s’appuyant beaucoup plus sur leurs conseillers. De nombreuses banques réfléchissent également à transformer leur réseau d’agences, qui sont souvent des lieux commerçants, bien situés dans les centres-villes, et peuvent devenir des lieux de rencontre, de réunion. Beaucoup d’idées circulent actuellement sur ces nouvelles perspectives.

Quel paysage bancaire peut-on brosser selon vous à horizon 10 ou 15 ans ?

Jusqu’à il y a encore quelques mois, j’étais convaincu que les banques avaient les moyens de se transformer et que les FinTechs deviendraient des partenaires des banques. Mais aujourd’hui, la baisse extrêmement importante des taux fait s’effondrer les revenus des banques, alors que, dans le même temps, les FinTechs peuvent lever des fonds sans difficulté et afficher des stratégies d’acquisition extrêmement agressives sans avoir jamais démontré leur capacité à gagner de l’argent. Il y a une distorsion de concurrence, qui était temporaire mais semble devoir durer, ce qui est inquiétant parce que si les revenus des banques s’effondrent, c’est leur capacité d’investir et à se transformer qui va être altérée.

Mais les FinTechs vont-elles pouvoir continuer sur cette lancée ?

Tant que la liquidité restera aussi importante, elles vont continuer à faire des levées de fonds considérables. Les quelques faillites constatées dans leurs rangs n’ont pas eu l’air de refroidir les investisseurs.

Que pensez-vous de la libra, autre exemple d’une désintermédiation des flux financiers ?

À titre personnel, je partage la vision hostile des autorités face à cette initiative. Depuis 2008, les objectifs des autorités ont été d’accroître la sécurité du système financier mondial, lutter contre le blanchiment d’argent sale et le financement du terrorisme, mieux informer l’investisseur par rapport aux risques pris. Laisser la libra se développer me paraît contraire à tous ces efforts. C’est un vrai sujet de préoccupation.

 

Interview de Marc Campi, partner Square

 

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