L’intrapreneuriat, briser le miroir aux alouettes.

Journal du Net – le 17 mars 2020 :

Il ne se passe pas un mois sans qu’un nouveau challenge intrapreneurial émerge en grande entreprise à l’image des programmes d’intrapreneuriat de la Société Générale, d’Engie ou Danone. Les articles fleurissent et avec eux l’envie pour de nombreux cadres de devenir intrapreneures. Pourtant l’intrapreneuriat peut être trompeur à de nombreux égards. Tantôt leurre pour cadres ambitieux, tantôt boîte à fauve pour l’Innovation de la grande entreprise en silos, voyons comment viser l’efficience en débutant par dépasser fantasme et mythe.

Entre pratiques historiques et fantasme redondant

Ex nihilo nihil fit. Deux réalités méritent d’être remémorées sur la dynamique intrapreneuriale. La figure de l’intrapreneur n’a rien de récente et la dissocier d’un contexte organisationnelle est une abérration . N’en déplaisent à ceux qui voient en l’intrapreneuriat une nouvelle recette générique et magique pour innover, la réalité est autre.
Avant l’époque industrielle l’artisan qui souhaitait innover sur son métier à toujours due obtenir une autorisation de sa corporation pour s’installer, produire ou expérimenter. L’entrepreneur innovateur était alors déjà l’agent d’une organisation, soit un type d’intrapreneur. Celui-ci ne pouvait pas aller à l’encontre de processus existants. Lorsque l’artisan inventait, il devait démontrer en quoi la nouveauté profiterait à sa profession devant ses pairs. C’est la corporation qui régulait les activités quotidiennes et leurs évolutions. Avec le XX ème siècle le salariat est devenu légion et le travail en perruque est apparu, le skunk work. Voyons pourtant ici encore que l’activité de conception innovante masquée n’était possible que par la tolérance des directions techniques et l’autonomie traditionnelle octroyée aux cols blancs au sein de la firme industrielle. Cette capacité d’agent de l’organisation à gérer en même temps des tâches d’exploitation et des tâches d’exploration a été encouragée depuis les années 70. Pensons ici à la mutation d’Intel qui s’est transformé d’un producteur de mémoire vive en un producteur de micro-processeur ou aussi au succès de Toshiba avec le PC portable. De là les chercheurs ont modélisé le concept d’ambidextrie contextuelle traduisant une réalité organisationnelle claire, loin d’un chaos organisationnel duquel est censé émerger l’intrapreneur. Ainsi voir l’intrapreneuriat comme un phénomène contemporain est une bévue. Pis encore, penser que l’intrapreneuriat est une initiative inventive spontanée et individuelle est un fantasme. De facto l’intrapreneur invente au sein d’un collectif et dépend d’une organisation, de ses ressources et compétences. Mais alors pourquoi au XXI siècle le fantasme de l’intrapreneur persiste-t’il ?

Du regain d’intérêt au mythe contemporain

La réémergence de l’intrapreneuriat traduit en réalité une héroïsation de l’entrepreneur comme force de propositions face à la difficulté des grandes entreprises à innover de façon répétée. Face au régime d’innovation intensive qui a débuté dans les années 2000, les firmes ont apporté deux réponses. En un premier temps elles ont visé la projectification. Mal intégrée cette première voie a abouti à une bureaucratisation des pôles Recherche et Développement déjà peu adaptés à la compétition par l’Innovation qui appelle à produire toujours plus vite, différemment, tout en exigeant une refonte récurrente des compétences de la firme. Dans un second temps elles ont donc tenté de transformer leurs modèles de R et D en modèles de R-I-D notamment avec l’apparition de directions Innovation. Cette fois-ci les décideurs et managers n’ayant pas été formés à la gestion de l’innovation ont eu de grandes difficultés à refondre les processus de conception et ont choisis de battre en retrait, autrement dit laisser aux mains de l’aléa la gestion de l’innovation. L’innovation est alors souvent devenue l’affaire des directions informatiques, des directions communication, qui dépourvues de modèles ont dû demander à quelques cadres de l’entreprise d’être imaginatifs, d’expérimenter, de faire des POCs en échange de quelques minutes de gloire. Tout d’un coup le cadre opérationnel, pourvu qu’il ait esquissé une nouvelle app à la mode, a pu rencontrer le P.D-G de son entreprise, faire quelques photos puis devenir un ambassadeur de l’entreprise afin de renforcer « l’engagement » à la grande joie du directeur de la communication. Dans ce contexte l’intrapreneur est devenu un héros. Plutôt que de tendre vers des organisations de type R-I-D à grande profitabilité grâce à l’innovation, les décideurs ont misé sur des coups de communication pour satisfaire l’actionnariat à très court terme. Les intrapreneurs héros ont alors pris un poids décisionnaire jusqu’à devoir assurer le pilotage de projets exposés. Par facilité, les intrapreneurs ont été mis en position de gérer d’amont en aval des projets d’innovation devenant par la même des super-héros de ce début de siècle.

Des trajectoires humaines à comprendre, valoriser et piloter

La déception de l’intrapreneur est souvent relevée par ceux qui ouvrent la boîte noire qu’est l’intrapreneuriat. Les chercheurs révèlent que les processus sont particulièrement toxiques pour le porteur du projet, puisque la plus part du temps le nouveau projet n’aboutit pas. Après une saison sous les Spot-lights le cadre imaginatif tombe dans l’abîme. Incompris des experts de l’innovation, des chercheurs de l’entreprise, aussitôt l’opération de communication achevée il est devient vite l’oublié du top Management. Les risques psychosociaux sont réels pour ces intrapreneurs propulsés au rang de super- héros, devant mener de bout à bout leur projet, sans beaucoup de moyens, coupés de leurs routines quotidiennes, exposés au jugement de la direction générale tout cela sans ni préparation, ni compétences particulières en gestion de l’innovation. Retenons que si l’entreprise communique beaucoup sur la dynamique intrapreneuriale elle peine à communiquer sur ses résultantes faute d’effets économiques mesurables. Mais alors que faire ?

Rendre efficiente la dynamique d’intrapreneuriat se joue à trois niveaux que sont le processus, la gestion de l’humain et l’organisation. En premier il s’entend de faire preuve de bon sens et ne pas oublier que nul ne peut tout faire seul. Ainsi pour éviter les effets indésirables du mythe de « l’intrapreneur super-héros », le processus d’intrapreneuriat devra être séquencé et le rôle de l’intrapreneur précisé. Il conviendra pour chaque intrapreneur de limiter son intervention dans le temps en fonction de ses compétences premières. Ainsi idéalement l’intrapreneur portera le projet en phase d’exploration, sinon en phase d’accélération ou bien en phase de déploiement. Une équipe d’accompagnement sera également présente afin d’inscrire l’intrapreneur dans une logique économique visant à créer de la valeur pour la firme. Les conditions de détachement de l’intrapreneur devront également être modélisées et discutées pour éviter l’incompréhension de son management de proximité et pertes de repères pour lui-même. Les conditions de sorties du programme intrapreneuriale doivent également être claires et communiquées en avance à l’entrepreneur pour éviter angoisse et perte de sens. Enfin le projet d’intrapreneuriat devra avoir comme sponsor un membre du Top Management et comme mentor un membre du middle management afin de s’assurer d’un alignement entre la stratégie générale, les opérations et le projet innovant dont l’atterrissage sera facilité et planifié vaguement afin de s’insérer dans un roadmap.

Par Tony Da Motta Cerveira, consultant Square

 

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