COVID-19 : le financement des crises environnementales et sanitaires, l’union de la réassurance et de la titrisation.

L’AGEFI – le 23 mars 2020 :

Les enjeux de rapidité : la liquidité du financement

Dans les crises sanitaires d’envergure mondiale, comme celle que nous vivons, les enjeux de rapidité sont clefs. Pour sauver des vies, il faut des décisions, des financements et de nouvelles organisations, et immédiatement. Mais comment trouver de la liquidité en temps de crise ? Chez les réassureurs ! Le sujet pourrait s’arrêter là, si les moyens des réassureurs étaient illimités.

Depuis l’ouragan Andrew en 1992 et ses 26.5 milliards de dollars de dégâts dont 20 de pertes assurées, les réassureurs ont décidé de réduire leurs risques via un transfert sur les marchés : en s’inspirant de la titrisation. Ils ont créé les « Cat Bond ». Le principe des « Catastrophes Bonds » est simple : un investisseur achète une obligation dite de catastrophe, avec une description stricte de l’évènement couvert (type, lieu, intensité, population touchée…) et la conserve de 3 à 5 ans, contre un rendement lucratif. Par la suite, soit l’évènement décrit n’a pas eu lieu et le réassureur rembourse les obligations en les abondant du coupon au taux défini. Soit elle a eu lieu, et l’investisseur perd le coupon annuel, et peut perdre jusqu’à la totalité du nominal, et le réassureur peut financer les conséquences de l’évènement dès la validation des conditions de sa réalisation.

Pourquoi investir dans des scénarii catastrophes ? Pour le rendement ! Les fonds d’investissement sont toujours à la recherche des meilleurs rendements, et les taux à deux chiffres ne sont pas si courants. D’autant plus que les conditions d’utilisation des « Cat Bond » sont très strictes et donc se réalisent peu : le « Cat Bond » de la tempête Harvey en 2017 prenait en compte les dégâts générés par « les vents », pas par les inondations !

Cela permet également pour les investisseurs une diversification des risques puisque ces obligations sont totalement décorrélées des marchés financiers. Les seules exceptions sont les pandémies et les risques de cyber-sécurité.

La titrisation des pandémies : le PEF

En matière de financement, tout s’organise. Il a « seulement » fallu aller chercher de plus gros porteurs pour ces investissements. En mai 2016, sur demande (et participation) du G7 et de l’Organisation Mondiale de la Santé, la Banque Mondiale a proposé de créer le « Pandemic Emergency Financing Facilities », dit le PEF, réellement ouvert en juillet 2017 avec une maturité de 3 ans.

Comme tous les fonds, le PEF possède deux classes, la « A » dite « assurantielle » qui pourrait couvrir jusqu’à 425 millions de dollars sur trois ans, selon de nombreux critères, et la « B » plus souple, qui apporterait des liquidités jusqu’à 95 millions de dollars.

Depuis fin janvier 2020, Artemis (média d’analyses de données concernant les risques alternatifs, les obligations catastrophes, et la réassurance non traditionnelle) estime que le Covid-19 pourrait, à quelques mois de sa date de maturité, ouvrir le volet assurantiel du IBRD CAR 111-112 pandemic cat bond transaction, le PEF.

Les éléments déclencheurs de la « Classe A » du PEF sont nombreux, précis et organisés par niveaux. Parmi eux le taux de mortalité dans le pays d’origine, l’augmentation de plus de 20 morts par jour dans au moins un pays autre que le pays d’origine, la vitesse de propagation à la fin des douze semaines de croissance de l’épidémie (chiffres non connus à date). Ces limites sont presque toutes atteintes pour ouvrir le premier niveau de la Classe A. Il en reste une : la durée. Les douze semaines. La date butoir est donc officiellement au soir du 23 Mars 2020 heure de Wuhan.

Le deuxième niveau impose qu’au moins 8 pays autres que celui d’origine ont un nombre de décès supérieur à 20 cas par jours (chiffre non atteint à date). Le troisième niveau est déjà atteint car le nombre total de morts dépasse les 2500 personnes. Les deux derniers déclencheurs signeront la perte totale du nominal du PEF « Classe B » et l’ouverture de 16,67 % de la « Classe A ». En effet, l’ultime protection du nominal de la « Classe A » repose sur la nécessité d’une pandémie liée à de multiples agents pathogènes, les 83.33% restant sont donc bloqués.

La réalité de la réponse globale

Le 3 mars dernier, David Malpass, président du Groupe de la Banque Mondiale, revenait sur le PEF. Il rappelle que le PEF a été créé pour apporter une aide rapide et surtout externe aux pandémies sévissant dans les pays en développement, et non pas contre une épidémie mondiale. Il a validé le 17 mars le financement de 14 milliards de dollars, via notamment la Société Financière Internationale (IFC) : « Cet appui permettra de renforcer la préparation des systèmes nationaux aux urgences de santé publique, ce qui comprend notamment la lutte contre la diffusion de la maladie, le diagnostic et les traitements, mais aussi de soutenir le secteur privé ». Il précise que « si le PEF venait à s’ouvrir, il apporterait des fonds supplémentaires aux 14 milliards déjà promis ».

Le PEF va-t-il s’ouvrir et financer l’aide contre le Covid-19 aux pays en développement, ou payera-t-il ses coupons à ses principaux porteurs (le G7) lors de sa maturité de juillet 2020 ?

Annoncé en avril 2019, un « PEF 2.0 » doit voir le jour en mai 2020. Les modélisateurs de risques travaillent depuis presque un an avec la Banque Mondiale pour définir le nouveau profil de risque nécessaire pour le PEF 2.0, avec de nouvelles « options » comme, par exemple, forts de la vision post-Ebola, la possibilité de s’ouvrir pour une pandémie dans un seul pays avant qu’elle ne touche les pays limitrophes. Qu’en sera-t-il de la vision post Covid-19 ?

Lors de la création du PEF, la Banque Mondiale estimait : « Une pandémie d’une ampleur aussi grave que la grippe espagnole de 1918 pourrait coûter jusqu’à 5 % du PIB mondial, c’est-à-dire près de 4 000 milliards de dollars ».

Aurons-nous un PEF 2.0 capable de prendre en charge une pandémie mondiale ?

Par Coralie Nicollet Simon, project manager Square

 

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