« Quoi qu’il en coûte » : les banques pourront-elles suivre ?

Les Echos – le 16 avril 2020 :

Près de la moitié de la population mondiale est aujourd’hui contrainte à un confinement pour lutter contre la pandémie du Covid-19 : mesure inédite, mais a priori essentielle pour faire face à cette guerre sanitaire et ainsi tenter de reprendre le fonctionnement normal de nos sociétés. Néanmoins, cette mesure n’est pas sans effets sur nos économies…

Tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale, jamais une si grande partie de l’économie ne s’était retrouvée à l’arrêt, en touchant l’ensemble de ses rouages. Que ce soit d’un producteur à un distributeur, d’un distributeur à un consommateur, d’un épargnant à un projet d’investissement, ou tout simplement d’un employé à un employeur, tous sont concernés.

L’impératif pour nos dirigeants est donc de préserver l’économie pendant le dur de la crise sanitaire en limitant les effets de ce confinement. La stratégie du « quoi qu’il en coute », outre son effet d’annonce à destination des marchés financiers, vise aussi à rassurer l’ensemble du tissu économique et à ne pas transformer cette crise sanitaire en une crise économique et financière majeure, et surtout durable.

Des mesures exceptionnelles sont par conséquent mises en place pour éviter l’effondrement de l’économie. Les interventions régaliennes, tant en termes de politiques monétaires qu’en termes de politiques budgétaires, sont impressionnantes et quasi inédites par leur diversité et surtout leur ampleur. Comme pour combattre le virus, c’est un effort de guerre, mais cette fois économique auquel nous assistons. Toutefois attention de ne pas mettre toutes nos forces dans cette première bataille : si l’effet de court terme de cette crise peut être atténué, sur le plus long terme toutes les variables sont loin d’être maitrisées. Tâchons de conserver une marge de manœuvre pour l’après qui, selon toutes vraisemblances, reste particulièrement imprévisible et potentiellement explosif avec, comme toujours, notre système financier en première ligne face aux crises économiques.

La stratégie du « quoi qu’il en coûte »

Emmanuel Macron, lors de son allocution du 12 mars 2020, n’a pas hésité à reprendre le fameux « whatever it takes » de Mario Draghi, faisant ainsi référence au succès de la BCE en 2012 dans la gestion de la crise des dettes souveraines. Ce faisant, une série de mesures de politiques budgétaires particulièrement interventionnistes sont annoncées. Entre autres, la mise en place d’un fond de garanties de l’état, à hauteur de 300 milliards d’euros, la réassurance publique des encours d’assurance-crédit et des crédits d’exports, ou encore, via l’annonce du Haut Conseil de stabilité financière, d’un relâchement intégral du coussin de fonds propres contra-cyclique imposé aux banques, pourtant initialement revu à la hausse. L’objectif de ces mesures est très clair : malgré un contexte de crédit très risqué, les banques doivent contribuer à « l’effort de guerre » en continuant à prêter aux agents économiques. Pour cela, l’état choisit, d’une part, la stratégie de déporter le risque du bilan des banques vers la dette publique, d’autre part, de prendre des mesures d’allégement des coûts réglementaires associés au crédit favorisant ainsi les politiques d’octroi des établissements financiers.

« Les temps extraordinaires nécessitent une action extraordinaire ». Christine Lagarde, nouvellement nommée à la tête de la BCE, se place dans la lignée de son prédécesseur et n’hésite pas à dégainer une série de mesures interventionnistes sans précédent pour faire face à cette nouvelle crise. Outre le fait que les taux d’intérêts directeurs, déjà historiquement bas, assureront une liquidité abondante, favorisant ainsi le financement de l‘économie via le système bancaire, d’autres mesures interventionnistes sont à l’œuvre avec pas moins de 750 milliards d’euros prévus par le programme d’achat d’urgence pandémique (PEPP – Pandemic Emergency Purchase Program).

Le maître-mot ? Nos économies ne doivent pas faire faillite, l’argent doit continuer à circuler. Pour y arriver, les politiques budgétaires et politiques monétaires sont pleinement activées. Et pour ne pas les entraver, les ambitions macro-prudentielles sont déjà revues à la baisse.

Le « quoi qu’il en coute » à l’épreuve du temps

Les prévisions macroéconomiques sont à ce stade difficilement estimables. D’un côté, les plus optimistes tablent sur une reprise de l’activité rapide, de l’autre, les plus pessimistes, tableraient plutôt sur une reprise tardive voir une contraction prolongée de l’économie. Quoi qu’il arrive, un élément fait consensus : nos économies, en 2020, seront vraisemblablement en récession.

La principale actualité des banques, lors de la dernière décennie, a été d’entamer un long processus de mise en place des politiques macro-prudentielles, visant à assurer la stabilité du système financier. Théoriquement, le secteur bancaire doit donc pouvoir aborder cette nouvelle crise plus sereinement qu’en 2008. Les banques sont armées en réserve de liquidité, disposent de fonds propres réglementaires suffisant et mènent depuis deux ans une politique de coût du risque bien plus ambitieuse qu’auparavant. Cette solidité affichée est aussi appuyée par la réalisation de campagnes de stress tests consistant à vérifier la résilience des banques face au retournement brutal de la conjoncture. Dans la majeure partie des cas, ces tests se sont avérés concluants. Théoriquement, le secteur semble donc bien armé pour faire face à cette crise. Théoriquement seulement. Car depuis 2008, aucune crise majeure n’est venue bousculer l’industrie bancaire. Et rien ne vaut une mise en condition réelle pour valider le paradigme engagé par nos dirigeants de l’époque.

Outre l’impondérable de l’ampleur de la crise et de la capacité des banques à la traverser, une autre question peut se poser : les banques pourront-elles continuer à accompagner l’économie si le scénario pessimiste se confirme ? La nature même des réglementations évoquées ci-dessus vise à contraindre le système bancaire à mobiliser des ressources financières importantes en garde-fou face aux risques engagés. Or plus le contexte macro-économique est dégradé, plus le risque est structurellement élevé. Cette procyclicité des ressources financières à mobiliser dans un contexte de crise pose donc la question de la marge de manœuvre dont les banques disposent pour continuer à prêter dans ce contexte. Nos régulateurs et dirigeants ont déjà compris cette problématique en ayant allégé les contraintes existantes via les mesures évoquées ci-dessus, et en ayant décidé du report de grandes réformes réglementaires prévues en 2020. Néanmoins, il faut comprendre que si de nouvelles politiques publiques interventionnistes devaient être nécessaires, il faudrait aller plus loin pour que l’accompagnement des banques puisse se poursuive ; et ceci ne pourra vraisemblablement se faire qu’avec un changement de paradigme réglementaire, au risque de revenir, au moins en partie, sur les acquis de la dernière décennie.

La politique monétaire et la politique macro-prudentielle semblent plus que jamais antinomiques. Sous le spectre de 2008, les régulateurs sont entrés dans une grande phase d’inflation réglementaire au détriment d’une politique monétaire interventionniste permanente pourtant dénuée d’inflation. Le grand stress test à l’échelle qui s’annonce sera l’occasion de repenser les équilibres en abordant le problème dans sa globalité. L’occasion de redonner aux banques toute leur importance dans le financement de l’économie.

Morgan Teisset, consultant Square

 

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