L’assurance, prochaine espèce menacée ?

Riskassur hebdo – semaine du 13 avril :

Les primes d’assurances mondiales ont dépassé pour la première fois la barre des 5000 milliards USD en 2018, soit 6.1% du PIB mondial, selon un rapport SwissRe Institute sigma[1]. Cette croissance s’appuie notamment sur l’émergence de nouveaux marchés, et de nouveaux risques dont la fréquence et l’intensité croissent de manière exponentielle, confrontant les assureurs au défi de leur assurabilité dans certaines zones géographiques.

Des interrogations liées à l’assurabilité des risques nouveaux

« Un monde plus chaud de 4 degrés sera impossible à assurer ». Par cette sortie, Henri De Castries, l’illustre CEO d’AXA, marqua de son empreinte la COP21 en 2015. Au-delà de son aspect historique, cette déclaration invite à la reconsidération du concept de nouveau risque.

En effet, certains nouveaux risques sont en réalité des risques mutants, non nouveaux par leur nature, mais davantage par leur aspect, à l’instar du risque climatique. Depuis les années 1970, la question climatique est prise en compte par les institutions internationales. De la première conférence des Nations Unies sur le climat de 1972 à Stockholm, le « Sommet de la Terre », en passant par la publication du rapport Brundtland[2] en 1987, la création du GIEC en 1988, jusqu’aux accords de Paris en 2015, la question climatique a rythmé l’agenda des grands rendez-vous internationaux.

Côté assurance, la mutation de ce risque climatique est visible à travers l’évolution des catastrophes naturelles (ci-après CatNat), devenant de plus en plus importantes et mettant au défi la résilience des acteurs. Selon une étude du réassureur helvétique SwissRe[3], les dommages dus aux catastrophes naturelles pour les années 2017 et 2018 se chiffrent à 219 milliards USD, soit le montant le plus élevé jamais enregistré sur deux années successives.

Les récentes actualités ne sont guères plus joyeuses, à l’image des incendies ayant frappé la Californie et plus récemment l’Australie. Face à l’ampleur de la situation, certains assureurs adoptent une position défensive en refusant des renouvellements de couverture aux habitants des zones sinistrées. Lorsque les renouvellements sont accordés, ils le sont sur la base d’une réévaluation de la prime ; réévaluation qui, dans certains cas, rendent l’assurance inaccessible.

« J’appelle les compagnies d’assurance à appuyer sur le bouton pause pour les avis de non-renouvellement pendant un an, pour donner un peu d’air aux propriétaires afin qu’ils puissent s’adapter et réduisent les risques, laisser le temps aux élus pour travailler sur des solutions durables et permettre au marché californien de l’assurance de se stabiliser. », ainsi a réagi Ricardo Lara – Directeur de la commission des assurances en Californie – dans un communiqué de presse du jeudi 5 décembre 2019, à la suite des incendies californiens. Au-delà de toute considération morale et sociale, la posture adoptée par les assureurs californiens est pragmatique.

En effet, confrontés à une situation critique, la stratégie est de réduire l’impact des CatNat sur le bilan. Pour cela : mise en place d’une politique géographique d’ajustement tarifaire, réajustement de la politique de souscription, exclusion des mauvais risques ; exclusion motivée par le fait que ces risques deviennent des certitudes.

Concrètement, certaines populations deviennent des mauvais risques. Dans ce cas de figure, les seules options s’offrant à elles sont de réduire la probabilité de survenance de dommages, ou de payer une prime hors de prix.

La première solution, réduire la probabilité de survenance de dommages, consiste à faire appel à des moyens de protection tendant à rendre leur risque acceptable. C’est le rôle des unités de pompiers privées, qui interviennent dans des situations critiques ; ces unités sont très répandues aux Etats-Unis et interviennent aux côtés des pompiers publics notamment lors des incendies récurrents. Elles sont affectées à la protection exclusive de certaines habitations. Des compagnies d’assurance comme AIG proposent à leur clientèle aisée la mise en place de telles couvertures, appelées « WildFire Protection Unit ».

Avec la seconde option, s’assurer à prix d’or, l’assurance devient ici un luxe. Luxe que peuvent s’offrir les plus aisés, contrairement au reste de la population pour laquelle la prime d’assurance va perdre son caractère économiquement acceptable.

Pour être assurable, un risque doit remplir 3 conditions : être licite, être aléatoire, et la prime doit être économiquement acceptable. En l’absence d’une de ces conditions cumulatives, l’assurance est impossible.

A long terme, l’assurance est-elle condamnée ?

En droit, la condition sinequanone à l’assurabilité du risque est la présence d’un aléa. Or, la périodicité à laquelle se sont déroulés les dernières CatNat, notamment les incendies en Californie, ou encore les inondations dans le Sud de la France tend- elle à remettre en cause leur aspect aléatoire ? Si oui, alors l’assurance n’a plus de raison d’exister dans les zones sinistrées.

En tout état de cause, nous assistons aujourd’hui à une recrudescence d’événements climatiques un peu partout sur le globe. Les récents rapports d’experts et notamment le dernier du GIEC prédisent une accélération de la récurrence des événements climatiques de grande ampleur si nous ne changeons pas de modèle de production. Dans une telle perspective, l’assurance n’aurait plus de sens, les catastrophes climatiques devenant trop nombreuses, trop coûteuses. Progressivement, les risques deviendraient des certitudes inassurables, et les mots d’Henri De Castries prendraient alors tout leur sens.

Comment lutter ?

Face à ce constat, plusieurs réactions.

La réaction économique (déjà enclenchée), en provenance des (ré)assureurs, ainsi que des autorités de régulation, mettant en œuvre des normes tendant à renforcer la solidité des acteurs afin que ces derniers soient plus résilients que jamais.

Par effet boule de neige, arrivent les micro-réactions. Pour renforcer leur modèle, les (ré)assureurs devront revoir leur politique de souscription en passant d’une approche quantitative à une approche qualitative. Seuls les bons risques pourront s’assurer, ceux situés en zone assurable, et sur lesquels l’assureur pourra mettre en œuvre des moyens de protection et opérer un suivi jour après jour. Par conséquent, deux phénomènes évolueront en parallèle : la segmentation accrue des profils de risque, et le durcissement des conditions d’acceptation des risques. Cela tendra à exclure définitivement certaines zones géographiques de l’assurance.

La réaction sociale. Ici, les acteurs de l’assurance adopteront, contraints ou volontairement, une démarche sociale dans leur business model. A titre d’exemple, on peut citer l’émergence du statut d’entreprise à mission[4] avec la Loi Pacte. Cette conversion se fera à marche forcée, les enjeux climatiques prenant une place prépondérante dans les choix de consommation.

La réaction politique. Au confluent des deux précédentes, la politique, et plus globalement la réaction des autorités publiques, sera la clé de voûte du bouclier dans la lutte contre les CatNat. Les autorités publiques devront être à l’initiative de réels changements, afin de trouver des solutions à l’inassurabilité de certaines zones géographiques. Des mesures comme la refonte du régime CatNat vont en ce sens.

Par Appolinaire Tena, consultant Square

[1] https://www.swissre.com/dam/jcr:e19f9264-53f9-49a2-b1d3-a9af895e6bb0/sigma3_2019_fr.pdf
[2] Rapport ayant défini le développement durable comme « le développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. »
[3] https://www.swissre.com/dam/jcr:d1b2d5f7-c37e-41c2-b084-21648612d7a9/sigma2_2019_fr.pdf
[4] Nouvelles formes de sociétés commerciales se définissant statutairement, en plus du but lucratif, une finalité d’ordre social ou environnementale.

 

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