Pertes d’exploitation : sur fond de solidarité, la guerre commerciale.

Argus de l’assurance – le 18 mai 2020 :

Tous les coups sont-ils permis ? Après avoir battu pavillon commun, une discorde semble aujourd’hui naitre à bord du paquebot assurance. Certains bancassureurs, par leurs décisions unilatérales d’indemniser les pertes d’exploitation, s’attirent les foudres de leurs pairs assureurs. Comment interpréter cet acte ? Solidarité ou opportunité commerciale ?

1 pour tous, tous pour 1 !

« Les assureurs ne peuvent hélas pas faire de miracle avec l’argent qu’on leur a confié. », ainsi s’exprimait la fédération française de l’assurance, par la voix de sa présidente Florence Lustman, le 2 avril dernier. Montrée du doigt pour sa passivité, la profession, par la voix de sa fédération, annonce jour après jour de nouvelles mesures de solidarité : mise en place d’un programme d’investissement global d’au moins 1.5 Mds €, mesures extracontractuelles à hauteur de 1.75 Mds € pour les populations et entreprises les plus exposées, proposition de création d’un régime d’assurance contre les risques sanitaires majeurs, contribution de 400 millions€ au fonds public d’aide des professionnels. Les assureurs font bloc et affichent leur solidarité à la nation.

A chaque annonce, la fédération aime à rappeler l’impossibilité de prise en charge des pertes d’exploitation chiffrées à plusieurs dizaines de milliards d’euros. Ces rappels sont avalisés par l’autorité de régulation qui, dans un communiqué du 21 avril, appelle à une gestion prudente des fonds propres en rappelant que les fonds dont disposent les assureurs ne peuvent servir, sauf à les mettre en risque, à couvrir des événements exclus des contrats d’assurance.

L’offensive individuelle des bancassureurs.

Le 22 avril, le Crédit Mutuel annonce la création d’une enveloppe de 200 millions d’euros pour indemniser ses assurés ayant souscrit une assurance multirisque professionnelle avec perte d’exploitation. Chaque assuré Crédit Mutuel et CIC devrait toucher une somme comprise entre 1.500 et 20.000€. Dans la même journée, l’autre bancassureur historique, Crédit Agricole Assurances, entre dans la danse et annonce à son tour son « dispositif mutualiste » d’une valeur de 200 millions € pour ses assurés. Peu de temps après, d’autres bancassureurs, tel que BPCE IARD, annoncent s’intéresser à la mise en place de mesures similaires. Stupeur et consternation. Ces mesures déclenchent pléthore de réactions et commentaires, qualifiant notamment ces mesures de « démarches marketing désastreuses ». Le torchon brûle.

« On ne va pas ergoter sur le droit, on agit […] C’est cela, le métier d’assureur : nous avons fait des réserves les années précédentes, justement pour ces heures difficiles. […] »

Sous le feu des critiques, le Crédit Mutuel se défend par la voix de son président en rappelant que « c’est cela le métier d’assureur : nous avons fait des réserves les années précédentes, justement pour ces heures difficiles ». Par cette sortie, le Crédit-Mutuel et ses suivants s’opposent frontalement à la position jusqu’alors tenue par toute la profession. Comment interpréter ces mesures ? Sont-elles désintéressées ? Ou servent-elles de sordides ambitions commerciales ?

Solidarité incomprise ou stratégie marketing ?

Dans le business de la MRP[1], les parts de marché des bancassureurs sont faibles, moins de 1%. La gestion des risques professionnels requiert une certaine technicité ; technicité que les bancassureurs ont pour l’heure peu développée, car leur business model en assurance dommages est davantage basé sur le quantitatif que sur le qualitatif. Les banques, depuis leur arrivée sur le marché de l’assurance dommages dans les années 90, évoluent principalement sur le « mass market », avec des risques tels que l’auto ou l’habitation, avec beaucoup de succès.

En décidant de telles mesures, sachant que leurs concurrents assureurs ne pourront leur emboîter le pas du fait du volume de leurs portefeuilles et des sommes en jeu, les bancassureurs seraient-ils dans une démarche marketing ? En l’absence de certitudes, la question mérite d’être posée. Néanmoins, ces mesures ne sont pas isolées et sont visibles dans d’autres branches de l’assurance. Depuis le début de la crise, nombre d’acteurs camouflent de viles manœuvres marketing dans une brume de solidarité (1er mois de cotisation offert à tout nouveau client, réductions exceptionnelles pour toute souscription pendant la période du confinement, etc.).

L’octroi de telles mesures aura pour effet d’opérer une scission entre les acteurs de l’assurance : ceux participant à la solidarité nationale, et les autres. Ce qui pourrait se traduire par des migrations de clients des uns vers les autres.

Le nécessaire rebond fédérateur de la FFA !

À court et moyen terme, il est fort probable que la recrudescence d’initiatives individuelles vide de substance le discours jusqu’alors tenu par la FFA et dégrade l’image déjà bien écornée de la profession.

Dans ce contexte, et dans une époque remplie d’incertitudes, la FFA devra jouer un double rôle de médiation et d’arbitrage, afin de rassembler les acteurs autour de la réflexion sur les défis et enjeux contemporains.

[1] Multirisque professionnelle

Par Appolinaire Tena, consultant Square

 

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