Covid-19 : Accélérateur du financement participatif ?

Next Finance – le 15 juin 2020 :

Si la crise économique se profilant pourrait constituer une menace pour le secteur du financement participatif, elle peut aussi être vecteur d’un changement de dimension et le rendre incontournable dans le paysage du financement de l’économie. L’analyse de Morgan Teisset et Matthieu Neige du groupe Square.

Dans la nuit du 22 au 23 avril, le Sénat a adopté un amendement au projet de loi de finances rectificative pour 2020 autorisant les intermédiaires en financement participatif (IFP) à distribuer des prêts garantis par l’état (PGE). Les 300 milliards d’euros, initialement réservés aux banques, pourront ainsi profiter aux PME via l’activité de crowdlending – mécanisme d’octroi de prêts financés par la foule – et ainsi compléter les dispositifs des banques, actuellement sous tension, comme l’atteste l’annonce du groupe BPCE qui vient tout juste de déclarer sa 100 000 ème demande de PGE en à peine un mois.

Prêter de l’argent contre rémunération est une activité « veille comme le monde », néanmoins cette manière de le faire est particulièrement novatrice dans la mesure où ce n’est plus une banque qui prête grâce aux dépôts de ses clients, mais bien les clients euxmêmes qui iront directement prêter à des PME en assumant en contrepartie la prise de risque portée classiquement par le prêt bancaire.

Si la crise économique se profilant pourrait constituer une menace pour ce secteur, elle peut aussi être vecteur d’un changement de dimension et le rendre incontournable dans le paysage du financement de l’économie.

Un modèle qui se cherche encore

Le financement participatif est en quête d’une place de 1er rang dans l’écosystème du financement de l’économie. Si en théorie le mécanisme est séduisant, le secteur peine à trouver son modèle de croissance. Les entreprises, d’un côté, continuent de se tourner le plus souvent, et par habitude, vers les classiques acteurs que sont les banquiers. De l’autre, les épargnants continuent de considérer que placer son argent consiste à arbitrer entre prendre des risques – les actions – ou ne pas en prendre – l’assurance vie – lorsque l’investissement dans la pierre n’a pas été privilégié.

Pour percer dans le milieu, les plateformes doivent ainsi à la fois capter les meilleurs projets de financement, et draguer une grande quantité d’épargnants pour pouvoir les financer. Les axes stratégiques pris sont assez ingénieux, en misant parfois sur une orientation sectorielle en se spécialisant sur certaines activités de niche (transition écologique, immobilier, …), ou sur différents types de véhicules (prêts, obligations, éligibilité PEA-PME, …).

L’équilibre stratégique semble extrêmement complexe à trouver avec, d’une part la nécessaire posture conquérante matérialisée par une prise de risque indispensable pour assurer des rendements suffisants, et d’autre part assoir une démarche prudente primordiale pour contenir les taux de défaut. Pour cela, les plateformes bousculent les processus d’octroi de crédit, n’hésitent pas à se montrer très sélectives, et souvent mutualisent leurs propres intérêts avec ceux des épargnants, faisant ici gage de confiance. Si beaucoup de choses sont faites en ce sens, le secteur est encore jeune et en phase de consolidation, il doit alors faire ses preuves pour attirer les masses.

Quoi qu’il en soit, la confiance, la rapidité et l’engagement sociétal sont les trois ingrédients clés dans la réussite de ce business model.

Le Covid-19 – La crise de tous les dangers

La crise sanitaire du Covid-19 arrive à un moment particulier, où le secteur commence à se doter d’outils et surtout d’une structure réglementaire au niveau européen visant à accompagner une croissance saine de cette industrie.

Seulement voilà, nous entrons dans l’une des pires crises économiques de notre histoire, avec en première ligne, et probablement les plus fragiles face à cette crise, les PME. Si des mesures sans précédent sont mises en place, tant en termes de politiques monétaires que de politiques budgétaires, il est tout de même fort probable que toutes les PME ne survivront pas. Le défi du financement participatif face à cette crise économique est la préservation de la confiance des épargnants envers les plateformes. On comprend bien ici que ces dernières sont en train de vivre une période particulièrement critique. Des cessations de paiement ou des faillites de masse engendreraient probablement une défiance des épargnants en écornant la confiance qu’ils accordent à ce produit d’épargne. Confiance évidemment essentielle pour que les plateformes de financement participatif puissent continuer à exister.

La période charnière que nous vivons est donc stratégique, à la fois pour valider les choix qui ont été faits par le passé, qui se matérialiseront forcément par les taux de défaut affichés dans les prochaines semaines. Mais aussi par les choix qui sont faits aujourd’hui, essentiels pour se préparer à un demain et continuer à exister.

La crise économique – Un catalyseur de croissance ?

S’il est accepté que cette période est potentiellement explosive, elle est aussi stratégique car constitue une formidable opportunité pour le secteur d’accélérer sa quête de devenir un engrenage prééminent du financement de l’économie. Et les plateformes l’ont bien compris.

Dès le début de la crise, et avant même l’annonce des mesures du gouvernement, les plateformes, fidèles aux mœurs qui les animent, ont fait preuve d’une très grande solidarité envers leurs clients PME. Entre autres, October (ex lendix), leader du prêt au PME sous forme de prêts participatifs en Europe, a sollicité l’ensemble de ces prêteurs pour voter un gel des remboursements en capital des 3 mois suivants qui a remporté 99% d’adhésion. Outre la responsabilité économique sous-jacente à cette décision et les impacts en communication, cette décision a aussi pour but de soulager les charges de remboursement des emprunteurs et ainsi potentiellement préserver leur solvabilité. Des mesures de réactions sont ainsi prises par les dirigeants de ces plateformes, des plus générales comme ce gel des remboursements globalisés, mais aussi parfois au cas par cas, toujours en sollicitant l’avis des prêteurs. Les plateformes de financement participatif, en harmonie avec leurs principes, se montrent dès lors exemplaires par la solidarité dont elles font preuve visà-vis de l’économie, en jouant avec brio le numéro d’équilibriste pour continuer à satisfaire prêteur et emprunteur. Seulement, cela sera-t-il suffisant ? Si la réponse à cette question n’est pas encore connue, l’actualité est aussi une formidable source d’opportunité de se faire connaitre par le grand public. Rendre ces acteurs éligibles au PGE est un gage de crédibilité accordée par nos dirigeants, ce qui n’est pas rien.

Prêter de l’argent n’est pas nouveau, en revanche le faire par le cœur de l’économie plutôt que par la création monétaire parait étrangement disruptif aux pratiques des dernières années. Selon un sondage Odoxa-comfluence pour Les Echos et Radio Classique, 61% des français pensent que nos sociétés « ne pourront plus fonctionner comme avant et que notre rapport aux autres, à l’environnement, à la croissance, et à la mondialisation changeront profondément ». En profitant de l’éligibilité au PGE, les plateformes de financement participatif pourraient surfer sur la vague de soutien à l’économie locale, et contribuer à préserver notre tissu productif. D’autant plus que l’argent est bien présent, en atteste les prévisions du ministère de l’économie évaluant à 100 milliards les collectes d’épargne supplémentaire sur livret entre mars et septembre 2020, s’ajoutant aux 600 milliards d’euros dormant déjà sur les comptes-courants ou sous les matelas. PGE et financement participatif : l’occasion de donner au français l’opportunité de concilier épargne et engagement citoyen ?

Par Morgan Teisset, project manager, et Matthieu Neige, consultant chez Square

 

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