La data dans le football, le futur entraineur 2.0 ?

Sport & Stratégies – numéro du 5 octobre :

Si au cours de la dernière décennie la data est devenue un outil incontournable des entreprises dans le pilotage d’activité et la prise de décisions stratégiques, elle s’est aussi invitée à la table des dirigeants du monde sportif. Depuis de nombreuses années, son usage dans les sports US et particulièrement en NBA est omniprésent. Cette tendance s’exporte de plus en plus dans les clubs de football professionnels européens. Nombre de tirs et pourcentage de possession sont des statistiques désormais bien connues du grand public. Mais dans la course frénétique aux résultats, l’exploitation des données par les clubs va bien au-delà.

La data, outil d’amélioration des performances physiques

Les premières images de joueurs de football portant des gilets trackers GPS sont apparues lors des stages de pré-saison. Il est aujourd’hui courant d’en apercevoir lors du traditionnel « échange de maillots » à l’issue du coup de sifflet final. Le préparateur physique suit désormais, à l’entrainement comme en match, l’évolution du rythme cardiaque de chaque joueur, le nombre de kilomètres parcourus et de sprints à haute intensité. Des données factuelles précieuses lorsque l’on sait que le résultat final d’un match altère parfois la perception des analyses.

Le tracker GPS est aussi devenu la boussole des staffs médicaux. Grâce aux données mises à leur disposition, ils mènent des études afin d’optimiser la charge d’entraînement entre volume et intensité dans le but de prévenir les blessures. Les médecins élaborent des programmes d’entrainement personnalisés mais également de soins pour sécuriser la reprise suite à une blessure et éviter la fameuse « rechute ». Un enjeu économique devenu majeur pour les clubs car un joueur blessé dans l’incapacité de jouer est l’équivalent d’une machine en panne qui ne peut produire.

L’utilisation généralisée de la data assure le suivi à distance de l’évolution physique des joueurs lors des vacances, des trêves et même du confinement afin d’éviter le cauchemar de tous les entraineurs : l’inactivité et la prise de poids !

Des statistiques à la tactique

Tout comme l’entraineur adjoint et le kiné, le datascientist fait désormais partie intégrante des staffs des plus grands clubs. Outre-manche, Manchester City en fut l’un des pionner. Le club mancunien s’est offert une équipe composée d’une dizaine de sport scientists. Lorsque l’on sait que le manager en chef s’appelle Pep Guardiola, l’un des meilleurs tacticiens de l’Histoire du football, rien d’étonnant à ce que le club se serve autant du jeu en triangle que de la data. Après chaque match, les analystes élaborent un rapport détaillé et riche en données afin de mieux comprendre les performances de l’équipe. Réputée pour son kick and rush (ie. longues passes aériennes des défenseurs à destination des attaquants), la Premier League va à l’encontre du jeu de passes prôné par Guardiola. Grâce aux rapports d’après match et à son sens tactique aiguisé, il s’est aperçu du faible pourcentage de duels gagnés après un dégagement de l’adversaire. Il a alors adapté sa stratégie : exercer un pressing très fort sur l’équipe adverse pour la contraindre à précipiter ses ballons longs et permettre à ses joueurs de mieux occuper le terrain[1]. Dès lors, le pourcentage de duels gagnés par les Citizens[2] s’est considérablement amélioré. Une stratégie payante puisqu’ils ont remporté le championnat d’Angleterre en 2018 et 2019.

Les chiffres post-match affinent les analyses. Il arrive que certains aspects, apparemment anecdotiques, échappent aux entraineurs pendant les matchs à cause de l‘environnement ou de la pression. À une époque où les petits détails font les grandes victoires, la data devient incontournable dans l’élaboration des schémas tactiques des entraineurs.

Vers une « dataisation » renforcée du recrutement

Si certains diront que le talent ne se découvre pas avec des formules mathématiques, les recruteurs s’appuient néanmoins sur les données pour identifier les besoins de leur équipe dans les différents secteurs de jeu et mieux cibler les profils de joueurs à recruter. La plus significative d’entre elle : le pourcentage de possession de balle dans les 30 derniers mètres adverses. Plus une équipe affiche un taux élevé, plus elle a de chance de gagner. Les joueurs recherchés sont donc naturellement les plus habiles dans cette partie du terrain.

Mais qualité rime avec prix élevés. L’hyperinflation des prix des transferts et des salaires accroit les risques pris par les clubs dans le recrutement. Si le joueur ne répond pas aux attentes sportives en adéquation avec son prix, la santé financière du club peut être mise en jeu. Dès lors, les clubs tentent de réduire le risque grâce à… la data. À l’occasion du Football Data International Forum 2020, Monchi, Directeur sportif du FC Séville, expliquait déterminer le prix d’un joueur en se basant sur l’historique de valeur des transferts des années précédentes afin d’estimer au mieux sa valeur. Une approche semblable à celle des actions en bourse.

Confrontés au printemps dernier à une situation inédite avec l’arrêt des championnats, les clubs pourraient accélérer leur utilisation de la data. Privés de supervision des joueurs ciblés en vue du mercato estival, les recruteurs ont dû se reposer davantage sur les statistiques des saisons passées afin de poursuivre leurs recherches et ne pas se faire doubler par un concurrent. Les clubs les plus développés dans le domaine auront un temps d’avance à l’avenir.

Comme dans le monde de l’entreprise, ne pas recourir à la data serait une erreur éliminatoire pour les clubs qui ambitionnent de gagner des trophées. La plupart n’hésitent plus à s’informer des nouvelles tendances et innovations et à s’armer en conséquence. Le « Guardiola de demain », pourrait-il alors ressembler à un ordinateur ? Les décisions de recrutement, tactiques et médicales sont de plus en plus dictées par la donnée mais celle-ci reste seulement un outil d’aide à la décision. L’humain, la communication et l’intuition resteront toujours les moteurs des entraineurs et des joueurs pour atteindre les sommets.

Par Marco D’Oliveira, senior manager, et Maxime Bonhomme consultant chez Square

 

[1] Source : documentaire consacré à Guardiola diffusé sur RMC Sport (Transversales) en 2019
[2] Surnom de l’équipe de Manchester City

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