Assurances et catastrophes naturelles, vers la désertification ?

Dans l’Agefi Hebdo – le 22 avril 2021:

3.9°C. C’est le niveau qu’atteindrait le réchauffement climatique en 2100 en France, si aucune action n’est mise en œuvre dès maintenant. Ce constat alarmant est tiré des dernières projections climatiques de Météo France sur la France métropolitaine. Dans ces conditions, nous assisterions à une évolution exponentielle du coût des catastrophes naturelles, impactant la valeur des sinistres supportée par les assureurs, tant en fréquence qu’en sévérité. La résultante pourrait être le retrait progressif d’assureurs de certains territoires métropolitains ou d’outre-mer.

La France, les pieds dans l’eau

Le Risque Inondation est, selon le ministère de la transition écologique , le 1er risque naturel par la menace de dommages potentiels qu’il représente. 5.1 millions de personnes, résidant dans 16 000 communes dont 300 agglomérations sont concernées. Depuis 1982 et l’instauration du régime d’indemnisation des catastrophes naturelles, le Nord, l’Île-de-France, le Grand Est et le pourtour méditerranéen sont parmi les régions les plus touchées.

Côté assureur, la facture s’alourdit au fil des années. Le coût annuel moyen des catastrophes naturelles est passé de 1.2 Mds€ dans les années 1980 à 3.2Mds€ en 2020 et pourrait atteindre 6.6 Mds€ dans 25 ans.

Anticiper la croissance soutenue du coût des catastrophes naturelles

Les pertes évolueront concomitamment à la croissance économique et à l’urbanisation dans les zones vulnérables. En effet, dans bien des cas, les territoires les plus exposés sont des territoires à forte attractivité touristique et économique. Entre résidences d’habitation et hôtels luxueux, le développement et l’urbanisation de ces zones, en l’absence de mesures de protection adéquates, a souvent pour conséquence d’exposer plus d’actifs matériels et humains aux risques climatiques. Ainsi, une catastrophe naturelle d’intensité équivalente, sur un même territoire, pourrait avoir un impact économique plus conséquent, à plusieurs décennies d’intervalles.

Le trop lent renforcement des mesures de protection de ces zones tendent à remettre en cause leur assurabilité.

Vers la désertification de l’assurance ?

L’une des conséquences de l’évolution du coût économique des catastrophes naturelles pourrait-elle être le retrait progressif des assureurs sur certaines zones géographiques ? La question mérite d’être posée, notamment sur des territoires très exposés comme l’outre-mer, mais aussi pour les territoires métropolitains précités.
Cette problématique est particulièrement préoccupante pour les territoires ultra-marins, touchés ces dernières années par des ouragans d’une rare violence. Par exemple, le passage de l’ouragan Luis entre Août et Septembre 1995 sur les îles de Saint-Martin et Saint-Barthélemy a causé plusieurs dizaines de morts et 200M€ de dommages économiques. Luis avait emporté dans son sillage quelques assureurs comme Groupama ou MMA, qui s’étaient retirés après son passage.
Le retrait progressif des territoires d’outre-mer n’est pas inenvisageable, compte-tenu du fait que « les outre-mer sont surexposés aux aléas naturels et cumulent divers périls, des risques sismiques aux mouvements de terrain en passant par les cyclones, les tsunamis et les submersions marines » comme l’indiquait Stéphane PENET – Directeur du pôle assurances de dommages et de responsabilité, Fédération française de l’assurance (FFA) – devant le Sénat le 15 Mai 2019.
L’autre élément discriminant est la « légère sous-assurance des populations et des biens par rapport au niveau de la métropole. », avançait Stéphane PENET face aux sénateurs en Mai 2019. Cette sous-assurance est due au pouvoir économique des ménages plus faible qu’en métropole.

Le retrait des assureurs de ces territoires ultra exposés entrainerait un déséquilibre du régime d’indemnisation.
Pour l’heure, force est de constater que la tendance n’est pas au retrait massif des assureurs qui durcissent néanmoins les conditions d’acceptation des risques, par le biais de relèvements tarifaires et de mesures de prévention renforcées.
En métropole, la problématique n’est – pour l’heure – pas au retrait, car le très grand nombre de porteurs de risques permet encore aux résidents de placer leurs risques à un prix raisonnable. Néanmoins, on constate sur les dernières années une évolution plus sévère des tarifs sur les zones métropolitaines les plus exposées ; ce qui, d’une certaine manière, tend à durcir les conditions d’accès à l’assurance, notamment pour les classes sociales les plus défavorisées.

Immunité collective ou résilience ?

Le changement climatique est là, et les bouleversements qui en découlent sont plus disruptifs que l’avènement du digital. Pour l’heure, nos sociétés se sont montrées démunies face à l’ampleur des conséquences ; nous n’avons pas – encore – développé d’immunité collective nous rendant peu ou pas vulnérable aux conséquences de ces disruptions. Dès lors, la résilience doit être la figure de proue dans la conduite de nos réflexions. Penser résilience c’est apprendre des traumatismes, c’est adapter notre développement à l’écosystème avec lequel nous vivons, et c’est surtout limiter l’exposition de nos actifs à des risques que nous ne maitrisons encore que trop peu.

[1] https://www.ecologie.gouv.fr/prevention-des-risques-naturels

[2] Selon les termes de Florence Lustman, Présidente de la Fédération française de l’assurance, dans le N°122 de la Revue Risques, le 2 Septembre 2020

[3] https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20190513/dom_mai.html

Par Appolinaire Tena, consultant chez Square.

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