Ce que les tribus d’Océanie nous apprennent sur la gestion de projet

Entreprendre – le 23 septembre 2021

« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. » Arthur C. Clarke

Les îles du Pacifique, berceau du culte du cargo


Durant la Seconde Guerre mondiale, les Japonais, puis les Alliés, ont débarqué sur des îles reculées d’Océanie peuplées de tribus primitives jusqu’alors préservées de toute influence extérieure. Après un temps de sidération, les indigènes se mirent à observer les nouveaux venus, et comprirent que si ces hommes qui ne chassaient pas, ne pêchaient pas et ne travaillaient pas la terre pouvaient se nourrir, c’était grâce aux avions et aux navires qui apportaient des marchandises en profusion. Et à défaut de relations approfondies avec les étrangers, les autochtones ont forgé leurs propres explications aux ravitaillements auxquels ils assistaient.

Rapidement, des anthropologues ont découvert que de curieux rituels se développaient dans toute la Mélanésie : en Papouasie-Nouvelle-Guinée par exemple, les tribus Rozo et Mekeo considéraient que c’étaient leurs propres ancêtres qui envoyaient les avions, et que les Blancs les volaient à l’aide d’appâts. Pour récupérer leur dû, il leur fallait utiliser les mêmes leurres ; ainsi, les scientifiques ont découvert aux sommets de collines des pistes d’atterrissage en terre battue, avec tour de contrôle et avions en bambou. Ils assistèrent à des rituels durant lesquels des sorciers faisaient des incantations, un casque en brindilles sur la tête et au micro de fausses radios, pour attirer les cadeaux divins.

Si la source du concept est assez exotique, on a par la suite adopté le terme de “cargo cult” pour qualifier la tendance à préférer des explications familières et à mettre en œuvre des solutions simples plutôt que d’adopter une démarche rationnelle et chercher le sens profond d’un phénomène.

Le culte du cargo, un biais universel


Développement et gestion de projet

En informatique, on utilise le concept du culte du cargo pour expliquer la tendance des développeurs néophytes à copier des pans entiers de code trouvés sur internet sans en comprendre la signification, en espérant que le programme fonctionne de lui-même. De la même manière, dans la gestion de projets, il n’est pas rare de retrouver par exemple des terminologies empruntées à la méthodologie Agile ou Lean, sans que ces méthodologies ne soient réellement appliquées.

C’est un biais qui menace particulièrement les grandes entreprises, que la taille pourrait rendre plus réticentes aux changements en profondeur. Les instances décisionnaires, séduites par les résultats spectaculaires des start-ups, cherchent à imposer à leurs équipes les mêmes méthodologies ; mais concrètement, la gestion de projet reste souvent traditionnelle. L’agilité n’est que superficielle : utiliser des post-its et faire des réunions debout en attendant les mêmes bienfaits que l’implémentation profonde de la méthode Agile est aussi illusoire que d’espérer faire venir des avions en utilisant une radio en bois.

De nombreuses entreprises ont « adapté » les méthodes de gestion de projet à leur culture interne ; pourtant, l’efficacité de la méthode Agile dépend de la capacité des acteurs à la comprendre et la mettre en place intelligemment. En ce qui concerne la théorie générale des organisations, l’exemple des entreprises « libérées » illustre particulièrement les dommages que peut provoquer le culte du cargo.

La libération ratée des entreprises


Une poignée d’entreprises, réparties tout autour du globe, a fait le pari de se « libérer », c’est à dire d’orienter leur culture vers le « pourquoi » plutôt que le « comment ». Les salariés, responsabilisés, se voient expliquer pourquoi l’entreprise a besoin d’intégrer leur savoir-faire dans son activité, et on évite à tout prix de leur dire « comment » ils doivent pratiquer le métier. Les salariés sont libres de s’organiser comme ils le souhaitent et de proposer de nouveaux projets.

Parmi celles qui ont réussi ce pari, on retrouve les assurances USAA, le magasin en ligne Zappos, l’entreprise Gore, qui produit notamment le goretex (textile imperméable utilisé dans la voile de haut niveau), ou encore Harley-Davidson. Isaac Getz et Brian M. Carney, qui ont décrit et documenté la libération des entreprises dans leur ouvrage Liberté & Cie (Champs Essais, 2011), ont identifié un phénomène néfaste qui se rapproche du culte du cargo : les résultats prodigieux des entreprises libérées ne peuvent être obtenus en opérant qu’une libération de façade. Offrir aux employés piano, coins sieste et salles de sport ne rime à rien si en même temps la culture du présentéisme est omniprésente.

Ainsi, le culte du cargo nous apprend beaucoup sur nous-mêmes : la tentation est grande de se laisser aveugler par les résultats d’une nouvelle manière de faire, et de chercher à l’appliquer en imitant ce qui nous est directement visible, sans comprendre la méthode en profondeur. Rien n’arrive par magie, et si les formations à la gestion de projet et au management peuvent être contraignantes, on ne peut en faire l’économie si on veut bénéficier de tous leurs bienfaits.
*le goretex est un textile imperméable utilisé dans la voile de haut niveau.

Par Gaultier Bernard, consultant chez Square.

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